Vaincre par la douceur

Sirènes laurentiennes

Vaincre par la douceur

18 mars 2020 par 

PHOTO: Béatrice Flynn


Le Théâtre du Bic amorçait sa saison 2020 avec Sous l’eau douce dans le cadre de la série Vue d’ici, qui propose depuis maintenant cinq ans une vitrine aux artistes de la scène résidant au Bas-Saint-Laurent.

Première production du Théâtre des Petits Paradigmes Poreux, compagnie dirigée par Wina Forget et nouvellement installée à Trois-Pistoles, Sous l’eau douce s’inspire des sirènes et des nymphes aquatiques de la mythologie slave afin de présenter « une réflexion sur la force de la résilience et la puissance du récit ». Se déroulant tantôt en 2034, tantôt dans un temps immémorial, la pièce se fragmente en divers tableaux où s’entrelacent les chants de trois fillettes, de trois sirènes rusalki et de Rose, elle-même narratrice de l’histoire amoureuse entre Rusalka et Renard.

La pièce dénonce le viol des femmes et, dans une perspective éco-féministe, les agressions menées contre le territoire. Des thèmes difficiles que l’autrice n’a pas voulu aborder d’une manière trop frontale, préférant la douceur à la violence. Son refus s’inscrit dans le désir de renverser les codes patriarcaux de la domination. La vulnérabilité est ici une force qui cherche ce qu’il y a au-delà de la colère.

Au carrefour de plusieurs disciplines, le récit lyrique d’Ariane Bourget propose un cycle de guérison activé par la parole et la sororité. Il se déploie grâce au jeu théâtral, aux chorégraphies conçues par Wina Forget avec l’appui de Soraïda Caron, à la sublime musique d’Isabelle Charlot – envoûtante dans son interprétation remaniée d’À la claire fontaine – et aux projections vidéo de Valérie Simone Lavoie et de Frédéric Saint-Hilaire. Chaque image, chaque son, chaque mouvement est essentiel pour donner pleinement sens aux paroles des comédiennes et du comédien, dont les répliques, aussi poétiques soient-elles, sont parfois hermétiques. En effet, les nombreuses allégories entre corps et territoire brouillent à l’occasion le fil de l’histoire sous une superposition d’images frôlant quelquefois le cliché, comme en témoigne la métaphore filée associant sexualité et moisson. S’ajoute à cela que la définition imprécise de certains rôles les rendent difficiles à cerner, d’autant plus que les interprètes incarnent chacune plusieurs personnages dont le nom n’est pas toujours donné dans un univers scénique constant.

Les meilleurs moments de la pièce sont sans contredit les scènes de l’enfance dans lesquelles Anna, Gen et Fridou jouent à faire les mortes au beau milieu de la forêt desséchée par les bouleversements climatiques. La lucidité poignante du regard enfantin sur le monde et sa naïveté sont habilement mêlées : les interprètes Stéphanie Beaudoin, Camille Lantagne et Karine Vincent relèvent le défi d’être gamines sans tomber dans la caricature. Elles sont tour à tour bondissantes, lumineuses, tragiques. On rit, et c’est heureux, car « l’humour fait partie de la guérison ».

L’arrivée du Théâtre des Petits Paradigmes Poreux dans le paysage artistique bas-laurentien est réjouissante, et on attend déjà avec impatience ses prochains projets mobilisateurs qui, dans la continuité de Sous l’eau douce, ouvriront les frontières et les dialogues entre les différentes pratiques des artistes de notre région.

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