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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

Pour le patrimoine, contre l’oubli

Entrevue avec Charles Ruest

Pour le patrimoine, contre l’oubli

18 mars 2020 par 


Après que Charles Ruest, étudiant en architecture au Cégep de Rimouski âgé de 18 ans, eut remis à un conseil municipal rimouskois incrédule et visiblement désintéressé la pétition demandant la sauvegarde des Ateliers Saint-Louis, qu’il avait lancée en ligne et sur papier et qui avait recueilli 3 133 signatures, j’ai ressenti le besoin de lui manifester mon appui auprès dudit conseil.

« - Si Rimouski avait eu plus de Charles Ruest il y a 10, 15 ou 20 ans, peut-être que le patrimoine bâti de Rimouski ne serait pas dans un tel état aujourd’hui, ai-je dit. Vous devez écouter ce que plus de 3 000 citoyens de Rimouski vous demandent de faire : sauvegarder les Ateliers Saint-Louis.

- Avez-vous un projet, monsieur Bérubé? », a alors rétorqué le maire Marc Parent...

Voilà le portrait!

J’ai voulu en savoir plus long sur Charles Ruest, ce qui l’anime, le désole, le fait triper...

Jacques Bérubé – Charles, qu’est-ce qui fait qu’à 18 ans, tu sois si intéressé par la préservation et la mise en valeur du patrimoine rimouskois?

Charles Ruest – J’adore Rimouski! Plus jeune, je participais régulièrement à des activités dans le secteur de l’UQAR, où les bâtiments sont différents d’ailleurs, pas des blocs tous pareils. J’aime ce qui est beau. La beauté d’une ville a un impact sur la vie et la santé mentale des gens. L’architecture, c’est poétique. Rimouski est riche d’histoire et les édifices sont témoins de cette histoire; ils ont vu les générations avant nous. Si on les laisse se faire détruire, c’est notre mémoire collective qui s’efface.

J. B. - Qu’est-ce qui motive ton implication active pour la sauvegarde des Ateliers Saint-Louis?

C. R. - À court terme, c’est le bâtiment qui court le plus de risques d’être démoli. Il est situé dans ce qu’on appelle le cœur institutionnel du centre-ville de Rimouski et il fait partie d’un ensemble architectural qui comprend aussi le Cégep de Rimouski [ndlr : anciennement le Petit Séminaire] conçu par l’architecte Pierre Lévesque. Si on démolit un bâtiment, c’est tout cet ensemble qui en souffre.

Au cours des années 1970-1980, la maison Gauvreau était menacée de démolition. Elle a été classée monument historique en 1985 et il a fallu l’intervention de propriétaires privés à partir de 1997 pour qu’elle soit restaurée en ce qu’elle est aujourd’hui — la chocolaterie Aux Bienfaits.

Et depuis 1985, beaucoup de maisons patrimoniales ont été démolies à Rimouski : la maison Belzile — ou maison des Jésuites — démolie pour construire la bibliothèque Lisette-Morin. Tout près, sur la rue Belzile, la maison Martin-J.-Lepage, à laquelle on a ajouté une très grande annexe en 1990 pour en faire un édifice gouvernemental, principalement pour Revenu Québec. Et le pire exemple, la maison de Jules-A. Brillant, un bâtisseur de Rimouski, qu’on a défigurée et cachée.

J. B. - Quelles possibilités d’utilisation verrais-tu pour une restauration des Ateliers Saint-Louis?

C. R. - Il faut être imaginatif, créatif. Plus on s’éloigne de la vocation originale d’un bâtiment, plus c’est difficile de lui donner une deuxième vie. Ce n’est pas du tout impossible de restaurer les Ateliers Saint-Louis avec les progrès technologiques et les nouveaux moyens en architecture. Il existe des centaines d’exemples de restauration de bâtiments anciens à travers le Québec.

La Ville de Rimouski est propriétaire des Ateliers Saint-Louis et a laissé le bâtiment se dégrader. Aujourd’hui, le maire affirme qu’il n’y a rien à faire avec ça, mais il n’existe aucun « carnet de santé » du bâtiment qui prouve ses dires. Il y a bien un document non signé qui condamne pratiquement les Ateliers Saint-Louis, mais on ne sait même pas par qui il a été fait. Par un étudiant, un stagiaire, un col bleu? Peut-être un ingénieur? Il n’y a que la Ville qui donne une valeur à ce document, qui aurait été fait après seulement deux visites, l’une en 2014 et l’autre en 2016. Et entre ces deux visites, la Ville a décidé de couper le chauffage, ce qui a accéléré la dégradation à l’intérieur.

Le ministère de la Culture offre 100 000 $ à la Ville de Rimouski pour réaliser des interventions sur deux édifices patrimoniaux distincts, interventions qui incluent les « carnets de santé » — des études spécialisées — de deux bâtiments patrimoniaux de leur choix, mais le conseil municipal refuse. Le maire Parent justifie ce refus en disant que ce montant, c’est « des pinottes ». Pourtant, je le répète, la Ville n’a rien en main qui lui permette de condamner les Ateliers Saint-Louis. Ce montant permettrait à tout le moins d’avoir un vrai portrait de la situation.

J’ai toujours voulu collaborer avec la Ville dans ce projet de restauration, mais il ne semble pas y avoir d’ouverture. Les communications sont difficiles et il y a un manque de transparence. J’ai dû recourir à la Loi sur l’accès à l’information pour obtenir des documents.

Avec des professeurs en architecture et en génie civil du Cégep de Rimouski, nous avons demandé de pouvoir faire une visite pour constater de visu l’état du bâtiment. Le maire Parent a répondu par le biais d’un média que « ce n’est pas un site touristique... »

J. B. - Quelle a été la réaction de la population quand ta « croisade » pour sauver les Ateliers Saint-Louis a été médiatisée?

C. R. - Plusieurs personnes m’ont écrit et m’ont proposé des idées, des projets de réutilisation du bâtiment. En peu de temps, plus de 3 000 personnes ont signé la pétition et de nombreux témoignages sur l’histoire du lieu ont été publiés sur les réseaux sociaux.

Sauver les Ateliers Saint-Louis pourrait lancer un nouvel élan de restauration de bâtiments patrimoniaux à Rimouski. Tout près des Ateliers, il y a l’ancienne école d’agriculture, au coin de l’avenue Saint-Louis et la rue Saint-Jean-Baptiste, et un peu plus à l’est sur cette même rue, il y a le manège militaire. Tous deux semblent en bon état de préservation et n’attendent que des projets.

Les Rimouskois ont de l’intérêt pour leur patrimoine, mais ils ont l’impression qu’ils ne peuvent rien faire. J’avais cette impression moi aussi, mais j’ai décidé de m’impliquer parce que si je ne fais rien, rien ne va changer. Mais si on est plusieurs à penser ainsi...

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