L’homme rapaillé crossé

L’homme rapaillé crossé

18 mars 2020 par 

Nous ne serons jamais plus des hommes

si nos yeux se vident de leur mémoire

- Gaston Miron

Nous sommes un peuple de crossés. C’est ce qui nous unit au Québec : une gang de crossés amoureux de ses crosseurs. La crosse, c’est une de nos valeurs fondamentales, bien plus respectée que l’égalité entre hommes et femmes. On la fête avec des célébrations politiques, des chandelles commanditées pis ben du crémage révisionniste. Crossé par des partis colonialistes au fédéral, pis nationaleux au provincial qui rassemblent le pire : la xénophobie sans l’indépendance, pis on appelle ça de la fierté. La crosse est une religion, pis on est pratiquant sur un osti d’temps! Si un nouveau messie prêchait sur une colline « Crossez-vous les uns les autres comme je vous ai crossés », on serait six millions la bouche en cul de poule à applaudir pis à en redemander! On le trouverait rafraîchissant pis authentique. On le nommerait Dragon, comme dans l’émission du même nom où des riches parvenus méprisent des ostis de lait qui inventent des choses inutiles, le tout payé avec nos impôts de crossés.

On nous dit que pour lutter contre les changements climatiques, il faut faire un effort de guerre. Ciboire. On perd toutes nos guerres : la guerre contre la pollution, la guerre contre la pauvreté, même à La guerre des Clans, on a l’air d’une gang de caves! Si la conclusion du film La guerre des tuques nous a appris une chose, c’est que notre chien est mort. Si les crossés s’en vont en guerre, on va se tirer dessus jusqu’au dernier avant même d’arriver au front.

On aime se faire crosser au Black Friday, au Boxing Day pis à longueur d’année! Si un commerce annonçait : « Économisez 5 $ en vous faisant crosser de 50 $ », y’aurait une file d’attente devant la porte, le monde coucherait dehors pour avoir la chance de profiter de cette offre alléchante. Et si le gérant, pris de remords, sortait pour dire aux badauds mangeurs de pâté à viande frette « J’ai trop crossé pour aujourd’hui, j’arrête », la foule amatrice de fligne-flagne négocierait « On veut se faire crosser nous autres aussi, SVP! On double la mise. » Parsse c’est comme ça qu’on vit dans notre belle province de sniffeux d’poudre à Ramen qui rêve de se marier dans un Dollorama et de perdre sa virginité dans un Tim Hortons.

Un Québécois modèle tolère depuis plus de 150 ans les ultra méga giga crosses de l’État fédéral au service des multinationales violentes, mais pourfend en vociférant, gonflé comme un morceau de baloney dans poêle, ses frères et ses soeurs qui commettent des micro-crossettes au petit bonheur la chance. Un osti d’BS qui reçoit un cadeau de 110 $ à sa fête! Un osti d’piéton qui traverse sur la rouge! Un osti d’réfugié avec un téléphone intelligent! Un osti d’quêteux qui dort sur un banc de métro! Un osti d’employé du McDo qui oublie notre entrée McCroquette! Un osti d’écologiste qui se rend à une manif anti-pétrole en auto! L’osti d’Greta qui se nourrit d’un poivron pas bio! Ça nous dérange pas de marcher le chemin Compostelle à genoux, en nous faisant dépasser à bride abattue par l’élite en motocross, tant qu’on peut chialer contre ceux et celles qui le font en rampant.

J’avance en poésie comme un cheval de trait essoufflé devant un peuple qui se fait crosser par Ricardo, pis qui le trouve toujours bon : y pourrait nous dire de mettre un étron de grizzly au four à micro-ondes comme recette du terroir qu’on saliverait devant l’audace du gentleman trappeur. À Noël, on fantasme devant notre beau sapin en souhaitant que PKP nous en passe d’autres avec son pouvoir infini de la crosse. On admire Fred Pellerin, le lutin bourgeois, pis Gilles Vigneault, le Saint-Graal percé, qui nous parlent avec des métaphores « de bison des prairies tricotteux de ceintures fléchées pis de sirop d’érable qui coule dans les veines d’un peuple fissuré qui refuse de fleurir comme un arbre au printemps »… On comprend rien, pis on trouve ça beau, parce qu’au Québec, même l’orignal de la poésie nous crosse avec panache. On prend pour du cash les dires de Gérald Fillion, ce pornographe néolibéral, ce passeux d’doigts entre les courbes de la bourse, qui utilise la radio et la télé d’État pour faire l’éloge des capitalo-crosseurs, qu’il surnomme affectueusement « nos leaders inspirants », incapable de distinguer cunnilingus et cannibalisme. Et à travers cette tempête de dèche froide, l’homme rapaillé crossé traverse des jours de miettes de pain.

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