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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

« Féminicide » : mot de l’année

« Féminicide » : mot de l’année

18 mars 2020 par 


It takes a village to silence a victim,

and there are a lot of willing villagers.

— Rebecca Solnit1

De dates, de dénis et de mots. On doit presque s’excuser à l’avance pour le propos qui ne sera pas léger. À l’ère d’un jovialisme ravageur, il ne fait pas bon aborder certains sujets difficiles.

Entre 1989 et 2019, 30 ans. C’est peu et c’est beaucoup. Beaucoup pour reconnaître les évidences; peu pour changer un regard forgé depuis des générations.

6 décembre 1989. C’est surtout le lendemain qu’on a saisi toute l’horreur de ce qui s’était produit. C’était avant les réseaux sociaux. Quatorze femmes avaient été tuées dans une université. Toutes les vivantes ont compris ce jour-là que ç’aurait pu être elles. On a continué de vivre dans le mutisme ambiant et la peine incommensurable; on survivait. La réflexion s’est engagée, mais la vision de l’acte isolé d’un tireur fou s’est fortement imposée. Les analyses féministes ont été refoulées à la marge, à l’appel au respect du deuil des familles. « Nous ne parvenions pas à nommer l’innommable », a dit Jacques Duchesneau, cité par Francine Pelletier. Il était impossible de parler. On a invoqué Not-all-men avant la lettre. Il a fallu vingt-cinq ans pour reconnaître et cinq de plus pour inscrire sur une plaque commémorative, place du 6-Décembre-1989, que 14 femmes étaient mortes dans un attentat antiféministe; pour que ça perce hors des milieux militants et commence à filtrer dans le discours social. À partir du savoir qui s’est élaboré sur cet acte de violence extrême, on peut enfin commencer à appeler les choses par leur nom. Depuis l’automne, plusieurs autres féminicides ont été commis. En outre, le 22 janvier 2020, une « stratégie » de compromis élaborée entre l’État et un criminel récidiviste s’est soldée par la mort d’une femme. Le système avait aménagé à celui qui venait de bénéficier d’une liberté conditionnelle la possibilité de satisfaire ses « besoins sexuels » à travers le recours à une femme. Or ses « difficultés avec les femmes » étaient connues : il avait tué sa conjointe en 2004; il avait été accusé de violence conjugale dans une précédente relation.

De la reconnaissance du mot féminicide au dévoilement de ce qu’il recouvre et de ce qui le cause, où en sommes-nous? Qu’y a-t-il en sous-texte à une stratégie pour qu’elle conduise à un féminicide? Tactique, évitement, objectif, calcul, expectative, prévision... Le champ lexical est foisonnant. Un tel désastre montre que le tabou pèse toujours sur la violence envers les femmes. Il a pour corollaire le manque de formation et de ressources pour s’attaquer sérieusement au problème. La normalisation achève le travail, si bien que le fléau continue de sévir aussi allègrement qu’il demeure ardu de le dénoncer.

Il presse de renverser un système qui autorise la perpétration de tels actes. Il presse qu’on cesse de caricaturer ou de juger comme excessives les tentatives de mise au jour de formes moins visibles d’abus. La violence s’inscrit dans un continuum qui naît de l’inégalité des structures sociales et cible toujours les plus vulnérables. On comprend pourquoi.

Comme victime, du reste, il faut correspondre à la conception réductrice en vigueur. La victime idéale est une femme qui ne peut plus parler. Tuée par un inconnu dans une ruelle obscure ou par le fait d’un forcené. On est frileux à admettre un problème social qui concerne de près, d’une part parce que ça engage, d’autre part parce que le poser confine dans un rôle de (mauvaise) victime, et la portée de tout discours tenu de ce lieu sera obligatoirement nulle. Dans l’inconscient d’une société rompue aux apparences, la figure de la victime est objet d’aversion. Normal, dans ces conditions, qu’on veuille s’identifier à l’agresseur, plus sûr de lui… Voyons là un vieux réflexe reptilien. Osez braver l’injonction, et votre santé mentale sera mise à mal; on vous suspectera d’office un délire de persécution. Rien ne sera négligé pour décrédibiliser, c’est-à-dire exclure qui se hasardera de sa position précaire à dénoncer un abus. La victime ainsi traitée en paria renoncera, se taira et disparaîtra. Muette, elle deviendra victime parfaite.

De la même manière, on préfère douter de la culture du viol, et supporter la violence que la refuser. Comment ne pas voir qu’en amont d’actes extrêmes se multiplient au quotidien petits gestes de misogynie et de mépris ordinaire? Ne nous méprenons pas sur sa propension aux licornes, la scène sociale est aussi hard qu’un porno.

Nommer pour rendre visible et donc crédible. Malgré le mot « excès » qui ne manquera pas de surgir, et même déterminée par la fragilité de la position énonciative qui lui préside, la parole pourra enfin aspirer à une « égalité radicale » (Judith Butler).

1. « Il faut un village pour faire taire une victime, et il y a beaucoup de villageois volontaires », dans « In Patriarchy, No One Can Hear You Scream : Rebecca Solnit on Jeffrey Epstein and The Silencing Machine », Literary Hub, 10 juillet 2019, lithub.com/in-patriarchy-no-one-can-hear-you-scream-rebecca-solnit-on-jeffrey-epstein-and-the-silencing-machine/?fbclid=IwAR0XImbLCCb4l66F7YloJRlG7qBc0rZs8dJjWrZI9t6fnM1IbsSQkDPVfB8

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