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Vol XXVI No 1, septembre-octobre 2020, Diverses nouvelles

47 êtres humains et une ville immolés sur l’autel du profit

Enquête sur la catastrophe de Lac-Mégantic par Bruce Campbell

47 êtres humains et une ville immolés sur l’autel du profit

25 janvier 2020 par 


En fermant l’essai de Bruce Campbell1, avocat spécialiste de l’environnement, professeur, chercheur et homme avant toute chose —engagé corps et âme dans sa quête de vérité à propos de la catastrophe de Lac-Mégantic —, nous restons avec ce constat amer que 47 personnes, dont deux petites filles, Alyssa et Bianka, sont mortes dans des conditions effroyables et qu’une ville a été dévastée parce que des actionnaires devaient engranger plus de profits et parce qu’un patron rêvait de voir son salaire déjà mirobolant caracoler à des hauteurs stratosphériques.

Genèse d’une catastrophe

L’enquête de Campbell fait remonter la chaîne des événements jusqu’à 1984, débuts enthousiastes du néolibéralisme sauce Reagan et Thatcher, lorsque le conservateur Brian Mulroney est devenu premier ministre du Canada, pour expliquer de quelle manière les « pouvoirs publics [ont] déraill [é] » en laissant, entre autres, l’industrie ferroviaire s’autoréglementer. De la fragmentation des pouvoirs, qui a entraîné des problèmes de communication, en passant par un sous-financement des services de sécurité qui conduit à une réduction des postes d’inspecteur, par exemple, on voit tranquillement se déliter un système financé par nos impôts et dont la mission était de veiller à la sécurité publique. Au banc des accusés d’un procès qui n’a jamais eu lieu, se tiennent Brian Mulroney et Stephen Harper, en tout premier lieu, bien entourés par des hauts fonctionnaires qui, une fois à la retraite, couleront des jours heureux et lucratifs au CN, au CP, ou encore dans les associations de lobbyistes (voir p. 25). C’est ce que l’on appelle rentabiliser son expertise.

Lentement mais sûrement, Campbell analyse les rouages de cette catastrophe annoncée, soulignant toutes les lacunes, toutes les fautes professionnelles, toutes les manigances qui jalonnent ce parcours désastreux avec une seule cause, une seule locomotive (pas de wagon-frein!) dont le moteur pompe beaucoup trop d’huile et fume de toutes parts : le profit. Il faut, assurent les gouvernements successifs, laisser l’industrie s’autoréguler au nom de l’argent, du profit, de la libre entreprise et du ruissellement de richesse qui en découlera, c’est sûr. En attendant, le seul ruissellement que la population peut mesurer de manière tangible est celui qui s’est produit dans la rivière Chaudière, le 6 juillet 2013, un ruissellement de 6 millions de litres de pétrole de Bakken, ce qui équivaut, aux dires de Bruce Campbell, « à la plus grande marée noire terrestre de l’histoire de l’Amérique du Nord »

La chaîne des malheurs

L’explosion meurtrière et la catastrophe écologique qui y est associée ne sont pas les seuls malheurs qui s’abattront sur la municipalité. Hélas, très vite les citoyennes et les citoyens de Lac-Mégantic seront bousculés de différentes façons : pour reconstruire le centre-ville, on détruira des maisons intactes et on expulsera leurs occupants grâce à une loi spéciale. En fait, la reconstruction détruira plus de maisons que la tragédie elle-même. On reconstruira un rail à l’identique, en gardant la courbe dangereuse dans laquelle le train meurtrier a basculé2. Et puis, nonobstant le terrible traumatisme, on exigera de la population qu’elle tourne la page et une mairesse ira même jusqu’à nier ce que révèlent les études : il serait faux, selon elle, d’affirmer que le taux de traumatisme est aussi élevé que le disent les chiffres : 76 % en 2015 et 58 % en 2017 (p. 204). En somme, on devrait être fort, tout de même, et guérir d’un choc post-traumatique en criant ciseau.

Pas de justice pour les victimes

Ce qui pourrait le plus aider les Méganticoises et les Méganticois à dépasser leur douleur serait que justice soit rendue. Or, sur ce point, rien n’a vraiment été fait. Bruce Campbell dévoile toutes les incohérences liées à l’enquête, les rapports écrits puis réécrits afin de faire disparaître tout ce qui pourrait incriminer Transports Canada qui a fait preuve d’un laxisme dont on connaît les conséquences. Il raconte comment on a voulu faire porter l’odieux à trois hommes, eux-mêmes pourtant coincés dans un emploi et des conditions qui ne pouvaient que mener à la catastrophe. Mais gare à ceux qui osaient dénoncer la chose. 

Six ans après la tragédie, les vrais coupables n’ont pas été jugés et ne le seront sans doute jamais en raison des magnifiques lois du commerce qui permettent que les individus échappent à leurs responsabilités grâce au statut juridique des sociétés. Pire encore, malgré quelques ajustements, dont certains paraissent peu efficaces, il ne semble pas y avoir eu d’améliorations notables afin d’assurer la sécurité de la population lotie le long des voies ferrées. Pourtant, le transport de matières dangereuses par train se développe de manière exponentielle tandis que les incidents et les accidents (trains à la dérive, déraillements) se multiplient (p. 233). Le nouvel Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et les pressions exercées par le gouvernement de Trump n’arrangent en rien cette réalité. 

Gloire au PPP!

Enfin, on apprend que les gouvernements fédéral et provincial ont déboursé 600 millions de dollars et que la défunte compagnie MMA aura versé à peine quelques centaines de milliers de dollars pour tenter de réparer les dégâts et indemniser les familles des victimes. De plus, les gouvernements fédéral et provincial se sont engagés à payer 133 millions de dollars pour construire une voie de contournement (enfin!) qui sera ensuite donnée au nouvel opérateur, celui qui a racheté MMA. On reconnaît là le principe génial du système partenariat public privé : on rend publiques les dépenses et on privatise les bénéfices. 

En refermant le livre, nous éprouvons un terrible sentiment d’injustice et de colère, mais aussi de douleur, car Bruce Campbell, qui a fait un remarquable travail d’enquête, à aucun moment n’a oublié le cœur de cette tragédie : celles et ceux qui ont été emportés, un beau soir d’été, par l’explosion ahurissante d’un train en plein cœur d’une paisible petite bourgade. Ce soir-là, nous avons peut-être enfin compris ce qu’ont vécu les gens de Bhopal, ceux de Tchernobyl ou ceux de Seveso, des régions, des villes dévastées par des industries au service du profit, mais surtout pas de l’humain.

1.Bruce Campbell, Enquête sur la catastrophe de Lac-Mégantic. Quand les pouvoirs publics déraillent, Fides, 2019, 248 p.

2.La catastrophe pourrait se reproduire: 
https://www.journaldemontreal.com/2019/08/24/deraillement-a-nantes

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