Revisiter Orwell

Chronique BD

Revisiter Orwell

11 novembre 2019 par 


Il est très probable que les fish & chips, les bas rayonnes, le saumon en boîte, le cinéma, la radio et les pronostics du football ont eu au total pour effet de conjurer la menace de révolution… Tout ceci ne serait qu’une manœuvre habilement montée par la classe dirigeante? Je n’incline pas à penser qu’elle serait capable d’une telle rouerie.

– George Orwell, Le quai de Wigan, 1937

L’omniprésence des « faits alternatifs » dans l’espace public, la disparition annoncée de la vie privée orchestrée par les GAFAM1 et la montée en force en Occident et ailleurs d’idéologies liberticides ont entraîné un regain d’intérêt pour 1984. À tort ou à raison, la société dystopique dépeinte par Orwell en 1948 est un reflet à peine déformé de la nôtre. Il est vrai que la novlangue semble régner en maître quand on peut entendre un homme politique vanter les mérites du pétrole vert ou encore la construction d’un pipeline pour faciliter la transition vers des énergies renouvelables, et ce, sans provoquer une levée de boucliers. Un fait demeure : l’intérêt et les débats entourant 1984 ou La ferme des animaux, les deux œuvres phares de George Orwell, ne se démentent pas.

Surfant sur ce regain d’intérêt, le scénariste Pierre Christin a entrepris avec l’ouvrage Orwell. Etonien, flic, prolo, dandy, milicien, journaliste, révolté, romancier, excentrique, socialiste, patriote, jardinier, ermite, visionnaire de se plonger dans la vie d’un homme aux multiples facettes pour lequel il ne cache pas son admiration. Divisant son récit en trois chapitres, Christin recrée avec sobriété et justesse la vie de cet écrivain politique en lutte contre les dérives idéologiques et préoccupé par le sort de la classe ouvrière dans une époque qu’il dépeignait comme la décennie du Diable.

Dans cet imposant biopic, Christin s’attarde d’abord aux éléments fondateurs de la révolte de l’écrivain contre les injustices. Il nous fait découvrir un Orwell aventurier, prêt à se battre pour ses convictions et confronté à ses premières désillusions. La bande dessinée s’attarde ensuite à l’époque la plus prolifique de la carrière d’Éric Blair qui, sous le pseudonyme de George Orwell, publie la majeure partie de ses livres : Une histoire birmane, Une fille de pasteur, Et vive l’Aspidistra!, Le quai de Wigan ou Un peu d’air frais qui font tous écho à ses préoccupations anticolonialistes, antibourgeoises et antinationalistes. La troisième et dernière partie du récit retrace quant à elle les dernières années de sa vie et la genèse des deux livres par lesquels il passera à la postérité.

Plus qu’une biographie illustrée, le scénariste propose un récit d’une grande fluidité où alternent ses propos et ceux d’Orwell, qui devient ainsi le véritable narrateur de l’histoire. Le stratagème brise la monotonie souvent présente dans ce type de récit et lui ajoute une couche d’authenticité. Si le scénariste prend parfois des raccourcis en passant rapidement sur les deuils de l’écrivain, sur sa relation avec son fils adoptif ou encore sur son travail de propagandiste à la BBC, il livre tout de même un récit captivant.

Le réalisme des dessins de Sébastien Verdier, un collaborateur de longue date de Pierre Christin, donne vie aux personnages alors que ses planches en noir et blanc apportent clarté et lisibilité. Christin et Verdier évitent par ailleurs de nous faire tomber dans une routine narrative en offrant, ici et là, des interludes présentant des extraits de six œuvres d’Orwell toutes illustrées avec brio par André Juillard, Manu Larcenet, Blutch, Juanjo Guarnido, Enki Bilal et Olivier Balez.

Orwell est donc un album à découvrir, tout comme son œuvre, pour ne jamais oublier que Big Brother is watching you.

1. GAFAM : acronyme désignant Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft

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