Qui a vu verra

Fais ta guerre, fais ta joie de Robert Lalonde

Qui a vu verra

8 novembre 2019 par 


Le romancier Göran Tunström écrivait : « J’aimerais une société qui rétribuerait des gens installés dans des chaises longues, placées de-ci, de-là, dans la campagne suédoise, aux carrefours, au bord de l’eau, selon les envies et les phobies de chacun. Écrivains sans programme! Des observateurs des craquements! Une certaine impatience m’empêche encore de devenir l’un d’eux. » Le nouveau récit de Robert Lalonde, Fais ta guerre, fais ta joie, est une invitation à s’asseoir dans les chaises longues, en bordure des routes, pour tenter de capter les jeux de lumière dans les arbres, comme le fit son père-peintre, son père-artiste, son père-toujours-loin.

L’écriture mêle habilement ces pères à travers des réflexions sur le regard, sur la peinture, sur l’écriture qui prend ici la forme d’une peinture immobile. Lalonde convie aussi les grands artistes visuels, en mode lecture-fiction « vlbiennes », où il s’agit de raconter l’autre, tout en se racontant soi; raconter la folie des constellations éclatées de Van Gogh pour permettre au narrateur d’illustrer les tentatives artistiques de son père. Fascinante, cette recréation d’un passé révolu, d’un passé du père-peintre, mais aussi d’un passé plus lointain habité par les pères de la peinture moderne. Dire, dire, et redire encore à défaut de pouvoir peindre jusqu’à l’extraction des couleurs cachées au cœur des choses.

Comme Arthur Villeneuve, ce grand naïf qui voulait capturer tout le Chicoutimi d’avant le déluge; naïf, le Villeneuve, tout comme le père-peintre incapable d’abandonner l’idée du tableau parfait, tout comme le narrateur-anxieux qui ne rêve que de continuer à écrire. L’artiste doit se reconnaître en danger de silence, en défaut de regard, en danger de mort chaque fois que l’inspiration mesquine se joue de lui. Lalonde écrit que « l’art est acte de foi, l’insulte par excellence au triste visage de la vision commune, un cri bien senti contre la décourageante médiocrité, que votre travail est un excès qui n’est pas superflu, que vous êtes à la fois lac gelé et fournaise ardente, que l’art, comme l’amour, prend du temps et que, quoi que vous vous laissez à penser parfois, vous n’avez pas le choix ». Le besoin de créer comme une galaxie avalée par inadvertance, qui est belle parfois, mais qui risque de vous perdre dans ses systèmes compliqués. Oui, qui risque de « Vous » perdre parce que ce récit s’adresse à vous pour vous faire quitter votre passivité de lecteur. Vous lisez un auteur qui vous raconte son père qui vous raconte son art qui vous dessine le paysage que les grands artistes sont parvenus à vouvoyer poliment, comme on s’adresse avec respect à une personne qu’on admire.

Ce carnet d’écrivain – ce qu’est réellement ce récit - plonge parfois dans l’intimité entre le narrateur et son père pour dévoiler une relation douloureuse où l’art rend complice. La plupart des dialogues sont d’une économie qui n’est pas sans rappeler ceux d’un certain Cormac McCarthy. À la fin du récit de Lalonde, le père rappelle : « Y a jamais eu de tableau réussi. Ça n’existe pas, un tableau réussi. Ça n’existe pas, une vie réussie. Ce qui existe, c’est la lutte. Ce qui existe, c’est l’acharnement. Ce qui existe, c’est l’entêtement. Répète après moi! » Et le fils de répéter pour finalement se « sentir pareil, mais mieux ». Comme le lecteur. Créer, écrire, peindre, c’est faire quelque chose dont vous n’aviez pas besoin, mais qui vous fait pourtant du bien.

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