Oh, Canada...

Oh, Canada...

8 novembre 2019 par 

Le gagnant dans Rimouski-Neigette-Témiscouata-Les Basques, le bloquiste Maxime Blanchette-Joncas. PHOTO : Bloc québécois


Que penser du résultat des élections du 21 octobre dernier?

Vous pensiez que l’environnement allait être l’enjeu central de la campagne parce qu’on est en 2019, vous disiez-vous dans votre Ford F-150 intérieur? Un petit rappel brutal à la réalité : le Parti vert n’a fait élire que trois députés et le parti qui a récolté le plus de votes est le Parti conservateur, dont la première action, s’il avait pris le pouvoir, aurait été d’abroger la taxe sur le carbone, a mari usque ad mare. Exactement comme le slogan de la campagne de Bill Clinton, en 1992 : « It’s the economy, stupid ». Les Prairies ont vu rouge et ont voté bleu, portées par la noire colère de l’aliénation de l’Ouest, qui nous a donné, jadis, le Parti réformiste et des politiciens truculents comme Preston Manning ou Stockwell Day. Maintenant, c’est au tour d’Andrew Scheer et de Jason Kenney de déchirer leur chemise, réclamant pétrole, pipelines et leur part de la péréquation. Dans la même veine, vous pensiez que le Bloc québécois était mort, après l’épisode de Martine Ouellet? C’était sans compter sur Yves-François Blanchet, qui, surfant sur la loi 21, éclaboussa dans son sillon le turban de Jagmeet Singh et le NPD, qui ne compte plus qu’un député au Québec. La vague orange a frappé le mur et n’est plus qu’un souvenir, comme Jack Layton. Voilà le Bloc revenu d’un long purgatoire, privant le Parti libéral d’une majorité. Heureusement que Justin Trudeau a pu compter sur Toronto et sa banlieue sans fin, effrayée par la menace d’un duo Doug Ford-Andrew Scheer, sabre à la main pour diriger le pays. On se moquait bien de sa campagne de peur, vu du Québec, mais force est de constater que ça a fonctionné. Son gouvernement est sauvé par la fidèle Ontario, qui fait et défait les gouvernements.

Division

Nous avons maintenant un gouvernement minoritaire et un pays encore plus divisé qu’avant. Par définition, les gouvernements minoritaires sont plus humbles, parce qu’ils doivent négocier avec d’autres partis pour faire adopter les lois et les budgets. Ils sont aussi plus démocratiques, par le fait même (ou plutôt moins anti-démocratiques, car les gens n’ont toujours qu’un mot à dire une seule fois aux quatre ans). Les libéraux ont l’embarras du choix et peuvent s’entendre, au choix, avec un des trois autres partis (désolé les verts…). Si Trudeau est habile, il pourra naviguer hasardeusement jusqu’à la prochaine élection, dans trois ou quatre ans, en adoptant quelques mesures ou promesses mineures, jouant les partis d’opposition les uns contre les autres.

Mais comment faire avancer un ensemble aussi hétéroclite et bancal qu’est devenu le Canada, où la mésentente règne entre les provinces et entre les provinces et le gouvernement fédéral? Comment, dans ce contexte, adopter de grandes politiques qui transcendent la lutte partisane? Il n’y a qu’à voir ce qui se passe dans le domaine de l’énergie pour entrevoir la quadrature du cercle : l’Alberta, la Saskatchewan et le Nouveau-Brunswick veulent de nouveaux oléoducs, le Québec et la Colombie-Britannique n’en veulent pas et c’est le contraire pour la taxe sur le carbone. Sans oublier les Premières Nations, qui, légitimement, veulent avoir leur mot à dire. On peut bien s’obstiner devant les tribunaux, faire des référendums, mais comment prendre une décision collective dans une telle foire d’empoigne? Il ne faut jamais oublier que le Canada est une fédération et qui dit fédération, dit partage des responsabilités. Ça va bien quand tout le monde est d’accord, ou presque. Il est facile de planter des couteaux dans le dos du mouton noir de la fédération, mais quand il y a trois ou quatre moutons noirs, qu’est-ce qu’on fait? Tout cela, dans un contexte où la règle du jeu, la Constitution canadienne, a été verrouillée à quadruple tour par papa Trudeau lors du rapatriement de 1982, laissant nos institutions aussi figées que la momie de Lénine.

Pour le mot de la fin, permettez-moi de citer Annie Chaloux et Hugo Séguin, dans un texte paru au lendemain des élections : « En définitive, il est légitime de croire que le Canada n’a pas été conçu pour répondre, de manière concertée et efficace, aux grands enjeux environnementaux du XXIe siècle. Il est aussi probable que l’ensemble canadien continuera de répondre à ces enjeux à la pièce, de façon disparate, les efforts des uns annulant bien souvent les efforts des autres, dans un contexte de tensions et de polarisation croissant.1 » On pourrait étendre ce constat à d’autres enjeux. Comme le disait Claude Ruel, entraîneur du Canadien, dans le bon vieux temps : y’en aura pas de facile.

1.Annie Chaloux et Marc Séguin, « Le Canada est-il un pays ingouvernable? », Le Devoir, 24 octobre 2019,
www.ledevoir.com.

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