Vingt ans et 117 chroniques plus tard

Vingt ans et 117 chroniques plus tard

10 septembre 2019 par 

C’était au siècle passé. Après avoir gravé mon texte dans la pierre, j’attelais mon cheval et je chargeais les lourdes tablettes, en route pour Rimouski! Imaginez comme il y a longtemps! Le Parti québécois était au pouvoir à Québec avec à sa tête un certain Lucien Bouchard, alors qu’un incertain François Legault agissait à titre de ministre de l’Éducation. À Ottawa, c’est un Chrétien qui gérait la patente avec l’ineffable Stéphane Dion désigné comme emmerdeur en chef quant aux velléités d’autonomie du Québec.

Cette année 1999 coïncidait avec mon retour en région. Lorsque nous avions contacté Bell – unique fournisseur de services à l’époque, dans le but d’un éventuel branchement, les téléphones n’étaient pas encore tellement intelligents, au point où on nous avait indiqué que nous allions devoir partager la ligne avec un autre abonné. Impossible donc de se doter d’un répondeur, pas question d’avoir un télécopieur (ce bon vieux fax relégué lui aussi aujourd’hui aux oubliettes), et pas d’Internet! Le Web 2.0 sommeillait dans la tête de quelques futés programmeurs qui dessinaient déjà les contours de leur petite révolution, probablement inconscients du tsunami qu’ils s’apprêtaient à déclencher. Comme ils le faisaient depuis la nuit des temps, c’est dans les bars que les tarés et les frustrés de tout acabit se défoulaient, leurs inepties et leurs propos grossiers ne quittant guère le cercle restreint des buveurs attardés qui les écoutaient passivement en se délectant d’une grosse Mol ou en tétant le goulot d’une 50 tablette. À cette époque antérieure à Facebook et à la prolifération des portables, les amis étaient en chair et en os et vous risquiez même de croiser les yeux d’un être humain en marchant sur le trottoir!

Deux décennies. Deux décennies qui couvrent autant les plaines glacées de janvier que les champs de blé auréolés de la lumière d’automne. Deux décennies égrenées au fil des jours avec des continents de joies éparpillés ici et là et des archipels de détresse plantés comme des échardes en plein cœur de la vie : proches et parents disparus, projets avortés, idéaux de justice, d’égalité et d’émancipation érodés par les éperons de la realpolitik et par la cupidité des « grands de ce monde », une planète qui étouffe sous le poids de notre convoitise et de notre insatiable instinct de consommation. Mais c’est sur cette mer que nous naviguons, moitié à l’estime, moitié à la dérive, à bord d’un esquif de plus en plus menacé et qui prend l’eau de toutes parts. Alors que certains du haut de la vigie essaient de nous mettre en garde et de nous prévenir de l’éventualité du naufrage, d’autres attablés au festin de la richesse et de l’aveuglement s’écrient, la bouche pleine : « Pas d’inquiétude, voyons donc! Suffit de prendre une écuelle plus large pour écoper! »

Essayer de demeurer intelligent et clairvoyant, encerclé par cette brume qui nous envahit de toutes parts. La brume de l’opacité, du mensonge, des fausses nouvelles, de la haine et du racisme, propagée par celui-là même qui devrait normalement s’imposer comme leader du monde libre et premier chantre de la démocratie.

Vingt ans à me demander tous les deux mois : « Que vais-je écrire cette fois-ci? Vers quel horizon tourner ma lorgnette? Trouverai-je les mots justes, le bon ton, l’expression appropriée? Parviendrai-je à toucher, du moins à effleurer l’âme du lecteur, à le sensibiliser aux réalités que je perçois, à le faire vibrer un tant soit peu et à lui signifier que sa solitude est relative, que nous sommes plusieurs à penser ou tout au moins à réfléchir comme lui, que c’est là la fonction et l’essence même de notre Mouton que de susciter le débat, solliciter l’engagement, favoriser l’éveil et la conscience? »

Et si pour ma part je célèbre ces deux décennies d’écriture, force est d’admettre que j’ai accroché ma plume au passage à un vaisseau qui avait déjà quitté le port cinq ans auparavant, lancé par un petit groupe de Rimouskois qui en avait marre de ne pas trouver de canal pour se faire entendre. Eh oui! Le Mouton Noir fête cette année son premier quart de siècle! Tout un exploit! Et je demeure toujours aussi fier de ma contribution, si minime soit-elle. Longue vie à la presse libre! Longue vie à la liberté d’expression! Longue vie au Mouton Noir!

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