As-tu vraiment besoin de manger, Stéphanie Pelletier?

As-tu vraiment besoin de manger, Stéphanie Pelletier?

13 septembre 2019 par 


Tous les deux mois, dans le cadre de cette rubrique, 
Le Mouton Noir présentera une ou un artiste du Bas-Saint-Laurent. Avec l’autorisation de Coline Pierré et Martin Page, Le Mouton Noir s’est inspiré du collectif qu'ils ont publié en 2018 aux éditions Monstrograph, Les artistes ont-ils vraiment besoin de manger?, un recueil de 35 questions posées à 31 artistes sur leurs conditions de vie, de travail, de création.

Pour en savoir plus : www.monstrograph.com

STÉPHANIE PELLETIER HABITE PADOUE. ELLE EST ÉCRIVAINE, ARTISTE DE LA CRÉATION PARLÉE, ANIMATRICE RADIO, METTEURE EN SCÈNE ET COMÉDIENNE À SES HEURES.

Que réponds-tu quand on te demande quel est ton métier?

« As-tu deux heures? » Ah ah, sans blague, je pense que ça varie avec les années et les projets artistiques qui les meublent. Écrivaine et artiste de la création parlée reviennent souvent, « artiste slacheuse » me définirait aussi très bien.

Pourquoi crées-tu ce que tu crées?

Pour témoigner, pour changer le monde (au moins un p’tit peu), pour me sentir moins seule, pour que ceux et celles qui m’entendent ou me lisent se sentent moins seul.e.s, par besoin d’honnêteté et de vérité. Pour toucher de la pointe du cœur ces moments de communion avec soi-même et avec les autres, où là vraiment on sent qu’on « pogne de quoi », que notre perception du monde change, qu’il nous devient soudain moins étranger. Pour le fun! Pour le fun! Pour le fun! Et aussi, il faut le dire, pour manger parfois.

Quel rapport ton travail entretient-il avec la réalité?

J’ai toujours eu cette impression, quand je regarde la réalité, qu’elle est recouverte par une mince pellicule translucide et qu’il suffirait de soulever cette mince pellicule pour découvrir tout un monde qui se cache en dessous. Comme une réalité parallèle qu’on a rarement la chance d’apercevoir. Qu’on sent, qu’on devine, mais qu’on ne peut voir que de biais. Et c’est ce que j’essaie de faire sans cesse dans mon travail de création : trouver le 'tit coin par où soulever cette damnée pellicule!

Est-ce qu’il y a des choses dans ton métier qui te mettent en colère?

Je trouve difficile de réduire le champ de ma colère pour en extraire ce qui concerne uniquement mon métier. Ma colère est vaste vaste vaste, elle fait quatre fois le tour de la terre. Elle a beaucoup à voir avec mon impuissance face aux injustices. Ma colère est tellement vaste que je ne sais pas où elle commence ni où elle s’arrête. Je pense qu’il y a une partie de moi qui est perpétuellement en criss et je pense que c’est très sain!

Qu’est-ce qui te sauve?

L’amour.

Où est la joie dans ton métier?

Quand je trouve le damné 'tit coin et que j’arrive à en soulever un bout pour montrer ce qui se cache en dessous au plus de monde possible!

Est-ce que le fait d’être une femme a une influence sur ton travail ou tes conditions de création?

Lorsque j’ai reçu le Prix littéraire du Gouverneur général, on m’a suggéré que certaines personnes pourraient penser que je m’étais servi de mes charmes pour l’obtenir. Ça dit tout.

Comment t’es-tu organisée pour tenter de vivre de ton art?

Au début, j’acceptais tout ce qui était un peu culturel et qui relevait de mes compétences. Je pense que cette première étape, bien qu’elle m’ait beaucoup épuisée (dans le sens de fatigue mais aussi dans le sens d’épuiser une source), m’a permis de me faire connaître, de diversifier mon champ de compétences et d’inspirer confiance. Maintenant j’ai souvent le luxe de choisir les projets sur lesquels je travaille et je ne me plonge que dans les propositions qui correspondent à mes valeurs et aussi à mes désirs en tant qu’artiste. Je vis toujours dans l’insécurité sans trop savoir ce qui m’attend dans six mois, mais l’inverse (une job de 9 à 5) me rendrait dingue. N’empêche (avis aux mécènes) que le rêve ultime serait d’avoir assez de sous pour créer librement. Parce que créer par projets (subventions ou commandes) peut être très insidieux. Parfois j’aurais toute l’inspiration et les idées pour écrire autre chose, mais je traîne ce projet qu’il faut impérativement terminer (et dont il faut impérativement déposer le rapport final) comme un boulet dont je ne peux pas me défaire.

As-tu vraiment besoin de manger?

Oui et j’ai besoin de cuisiner et de jardiner en plus! Ça fait partie de ma démarche artistique!

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