Photographe de la condition humaine et des territoires

Michel Dompierre

Photographe de la condition humaine et des territoires

12 septembre 2019 par 

L’on reconnaît les photographies de Dompierre non seulement par leur singularité, mais aussi par ce qu’elles nous révèlent de signifiant, de lumineux et d’inusité sur la beauté des paysages, sur la mise en scène de la vie quotidienne et sur la territorialité. PHOTO : Michel Dompierre


Bibliothèque et Archives nationales du Québec a tout récemment acquis le fonds de photographies de Michel Dompierre qui contient pas moins de 8 000 images. Une reconnaissance importante pour l’un des photographes incontournables de la photographie contemporaine qui s’est installé au Bas-Saint-Laurent il y a plus d’une quarantaine d’années et qui habite aujourd’hui Rimouski.

L’on reconnaît les photographies de Dompierre non seulement par leur singularité, mais aussi par ce qu’elles nous révèlent de signifiant, de lumineux et d’inusité sur la beauté des paysages1, sur la mise en scène de la vie quotidienne et sur la territorialité2.

Pour rendre hommage au photographe Michel Dompierre, Le Mouton Noir a retenu un texte de l’écrivain et essayiste Yvon Rivard « La croix de chemin » tiré de son essai Exercices d’amitié. Dans ce texte, Rivard raconte comment les photos de l’ami Dompierre lui rappellent son propre vécu et l’interpelle sur le sens même de la vie. Par cette amitié partagée, l’écrivain et le photographe s’éclairent mutuellement et nous sensibilisent sur l’essence même de la condition humaine.

1. Voir l’article de Jean-François Nadeau, « Michel Dompierre révélateur du Bas-Saint-Laurent », Le Devoir, 18 juillet 2019.

2. Voir entre autres l’exposition Territoires et rencontres dont l’UQAR s’est portée acquéreuse en 2012 et qui met en valeur les régions du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie de même que plusieurs personnalités.

La croix de chemin1

J’étais venu au bord du fleuve, sans y être né, comme beaucoup d’autres sans doute, pour y prendre des vacances ou y travailler, pour y appendre à vieillir, à m’alléger, à consentir à ce qui se passe, à ce qui vient…Mais le Bas-du-Fleuve, c’est aussi cette drôle de campagne vallonnée qui s’étend du fleuve jusqu’à l’intérieur des terres que la mer en se retirant a labourées, un « grand roulement de rouleaux » dont les montées et les descentes sont pour Jean Bédard comme le « clignotement de [la] conscience2 », et qui vue du ciel doit encore ressembler à la mer déchaînée qui a accouché de ce pays. Je ne sais pas si je pourrais y vivre, mais en regardant les photos de Michel Dompierre je sais que d’une certaine façon j’y ai déjà vécu, je connais bien cette histoire de rangs perdus sous la lune, de bouts de chemins qui se cassent au sommet d’une colline ou en forêt au détour d’une courbe, de marais qui s’illuminent sous le givre, de maisons qui étaient ou seront des cabanes. Et dans ces paysages qui ne se dévoilent pas au premier coup d’œil, qu’il faut courtiser, comme les jeunes femmes de jadis, patiemment pour en voir toute la beauté, apparaissent peu à peu, timidement mais entiers, tous ces personnages – forestiers, forgerons, jardinières, institutrices, cheminots, paysannes, camionneurs – qui ont tenu tête au temps, armés d’un seul ou de trente-six métiers, tous ces êtres surgis presque du fond des temps et sans lesquels nous ne serions pas là, nous qui oublions trop souvent que l’avenir, comme le fleuve, commence derrière, à l’intérieur des terres, à l’intérieur de celles et de ceux qui avant de mourir, avant de découvrir le fleuve ou de le revoir une dernière fois, ont su aimer la lumière moins éclatante des travaux et des jours, et même de leur solitude, qu’on devine très grande, comme celle de cet enfant que Michel Dompierre a vu au pied d’une vielle croix de chemin et qui semble demander au photographe : « Quand donc viendra-t-on me chercher? » Depuis que j’ai vu cet enfant dans Par temps de pose3, il ne me quitte plus, et quand je regarde le fleuve glisser vers le golfe, c’est sa question qui me vient à l’esprit et curieusement me rend la mort moins terrifiante.

1. Yvon Rivard, Exercices d’amitié, Leméac Éditeur, 2015, p. 189-190.

2. Jean Bédard, Marguerite Porète. L’inspiration de Maître Eckhart, Montréal, VLB Éditeur, 2012, p. 197.

3. Livre comportant des photographies de Michel Dompierre et des textes de Michelle Dubois (Rimouski, Radio-Québec/Bas Saint-Laurent, 1982).

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