L’été qui passe. L’intranquillité qui reste

L’été qui passe. L’intranquillité qui reste

10 septembre 2019 par 

[…] un présent immobile encerclé
d’un mur d’angoisse

— Fernando Pessoa

L’été se veut un temps pour fuir l’agitation du monde comme si cette saison pouvait se cristalliser en un long moment de félicité; or l’été, il y a aussi les moustiques, la chaleur parfois accablante, les noyades et autres catastrophes. Impossible d’immobiliser le flux temporel et son lot de contingences. L’été, c’est également le tourisme de masse dévastateur (depuis Venise jusqu’à l’Himalaya) et le concours de la photo de vacances la plus populaire. Quand l’image importe plus que le voyage, quand l’exotisme devient conformisme, ce qui devait attester d’une présence au monde l’inhibe en fait. Une étude britannique a montré qu’Instagram était mauvais pour la santé mentale des jeunes; afin de réduire la compétition malsaine, Instagram a cessé d’afficher le nombre de « like » dans sept pays.

Trois millions de personnes flouées… ou presque

Que penser de la fuite de nos données personnelles qui se retrouvent maintenant dans le « darknet » grâce à Desjardins? Dans les années soixante, Marshall McLuhan affirmait : « plus les banques de données accumulent des informations sur chacun de nous, moins on existe ». Les données collectées par les GAFAM rapportent des milliers de milliards de dollars et servent à développer intelligence artificielle et machines à propagande1. Est-ce dire que les êtres sont de plus en plus chosifiés ?

Déficit d’être et pseudo-vie

Si McLuhan a raison, le culte de l’égoportrait ne serait pas du narcissisme, mais plutôt une tentative de combler un déficit d’être. Je suis liké, donc je suis. Mais l’insatiable bête numérique doit sans cesse être alimentée de sensationnel pour entretenir le spectacle d’une pseudo-vie. Voilà qui expliquerait les égoportraits tout sourire, faits à Auschwitz ou à Tchernobyl. Pour liker et être liké en retour, un individu incapable d’afficher du spectaculaire peut choisir de suivre un troupeau adhérant aux mêmes certitudes. Malheureusement, s’en prendre à un ennemi commun sert souvent à renforcer la cohésion d’un groupe et la haine ainsi décuplée crée l’illusion d’un moi puissant. Or une émotion intense court-circuite la raison, le cerveau humain est ainsi fait. Quand la haine s’installe à demeure et que la tuerie (251 fusillades américaines en 216 jours) devient une façon d’affirmer son existence, alors la carence s’est métamorphosée en démence.

Dans l’édition précédente du Mouton Noir, l’artiste et musicien Éric Normand, lauréat du prix du CALQ – Créateur de l’année 2019, s’en est pris à la certitude dans un pamphlet bien senti. Nietzsche lui donne raison dans Ecce Homo : « Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou. » Les troupeaux virtuels (qu’ils soient suprémacistes, climatosceptiques, véganes, ou fans de Star Wars) servent de remède à l’angoisse existentielle, comme la religion pour des croyants : plus l’insécurité est grande, plus le troupeau apparaît rassurant. « La liberté, c’est la possibilité de s’isoler. S’il t’est impossible de vivre seul, c’est que tu es né esclave », dit Pessoa dans Le livre de l’intranquillité. L’esprit indépendant, habité par le doute, serait-il une espèce rare en voie d’extinction?

Nature, berce-nous…

La pluie d’été, douce ou orageuse, révèle les odeurs alors que la sécheresse les annihile. Au jardin, la succession des fragrances : lilas, muguet, thym, menthe, pivoines et tutti frutti aura accompagné mes heures de lecture. De même, l’odeur du foin coupé, le parfum résineux des conifères en forêt ou encore les effluves d’algues et de roses sauvages au bord du fleuve, ces senteurs de la nature toutes simples qu’on ne peut afficher sur Instagram, apaisent l’esprit agité et confortent le vivant en soi, surtout quand l’air du temps nous fait passer, comme Pavese dans Le Métier de vivre, de la « contemplation éblouie » à la « contemplation inquiète des choses ».

Le flot des touristes attirés par la colonie de vacances qu’est devenu le parc du Bic ne tarit pas; l’idée que se fait la Sépaq de la conservation est à pleurer. Avec l’automne, le lieu retrouvera un peu de tranquillité; la ronde des saisons ramènera l’hiver avec en germe le printemps. « Lorsque la végétation est morte, on comprend la puissance de l’élan vital en voyant soudain une fleur éclose », dit Zicheng Hong dans Propos sur la racine des légumes. L’impermanence, depuis la nuit des temps, est source d’angoisse alors qu’elle peut tout aussi bien se révéler source de sérénité : « Le temps est la substance dont je suis fait. /Le temps est un fleuve qui m’emporte, mais je suis le fleuve », nous dit Jorge Luis Borges. Ainsi va l’éternel mouvement de la vie, cette unique certitude.

1. Voir le documentaire The Great Hack. L’affaire Cambridge Analytica.

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