Le malheur est dans le pré

Le malheur est dans le pré

10 septembre 2019 par 


Alors que l’avenir de l’agriculture se retrouve dans l’actualité avec la consultation nationale sur les impacts des pesticides et le GIEC qui souligne l’urgence de diminuer les émissions de gaz à effet de serre liées aux activités agricoles, la santé mentale au sein du milieu agricole fait également l’objet d’une grande attention. En mai dernier, le Comité permanent de l’agriculture et de l’agroalimentaire de la Chambre des communes faisait d’ailleurs paraître un rapport sur le sujet.

Ce rapport contient dix recommandations allant de l’accessibilité à Internet haute vitesse pour combattre l’isolement à l’appui financier d’organismes déjà existants. Le Québec fait bonne figure en la matière ayant mis en place des travailleurs et des travailleuses de rangs et formé plus de 1 200 sentinelles pour prévenir les risques de passage à l’acte en matière de suicide. À cet égard, le rapport recommande une approche psychologique et des plans d’intervention individuels. « La plus grande force du rapport est d’avoir souligné l’importance d’aller chercher de l’aide et de déstigmatiser les problèmes de santé mentale, surtout auprès d’une population principalement composée d’hommes », soutient le député du NPD Alistair MacGregor qui siège au comité. La société d’État Financement agricole Canada mise aussi sur une approche individuelle des problèmes en santé mentale avec le programme Cultiver la résilience afin d’encourager la réflexion et la mise en place de solutions. Malgré tout, si les réponses à cette détresse humaine sont multiples, les causes comme les pressions économiques et sociales demeurent non traitées.

Santé mentale et agriculture

À l’instar d’autres milieux de travail, les problèmes de santé mentale en agriculture prennent une ampleur considérable étant donné l’imbrication du travail au sein de la vie personnelle. Stress, désespoir et épuisement pèsent lourd pour plusieurs agriculteurs et agricultrices qui font parfois le choix déchirant de jeter la serviette, brisant la chaîne de succession de trois ou quatre générations. D’autres commettent l’irréparable. « On ne dit pas à un producteur de prendre deux semaines de vacances, c’est la dernière affaire qu’il veut entendre parce qu’il sait qu’il ne peut pas », affirme le directeur de l’Association au cœur des familles agricoles (ACFA), René Beauregard, comptant lui-même 40 ans dans le milieu agricole. Rencontrée à ce sujet, Vanessa Clavelle, étudiante en agriculture à l’Université Laval, dresse un portrait dur mais juste au sujet de la situation des personnes vivant de l’agriculture : « Travailleriez-vous cent heures par semaine, dans toutes les conditions météorologiques, sans fins de semaine, pour nourrir le monde et en tirer un revenu sous le seuil de la pauvreté? Et c’est sans compter les maladies, les accidents, les bris mécaniques, les infestations d’insectes, la sécheresse, les inondations, l’intimidation, les conflits familiaux, l’isolement social, l’adaptation aux nouvelles normes, les revenus incertains, les risques financiers, les nouvelles pressions sociales liées à l’environnement et au bien-être animal, etc. C’est pourtant ce qu’on vit dans le monde agricole ». « Quand [les agriculteurs et les agricultrices] nous consultent, rapporte René Beauregard de l’ACFA, on constate que ce n’est pas tant les problèmes financiers qui causent la détresse mais que ceux-ci sont la goutte qui fait déborder le vase. Les demandes d’aide sont souvent liées à des conflits entre actionnaires, au sein de la famille, à propos de la relève et à la façon de voir la suite des choses. »

Les exigences sur le plan de l’équité, du bien-être animal, de l’environnement et de l’utilisation d’intrants font également débat dans la communauté agricole. Les adaptations nécessaires, comme reconstruire une étable ou remplacer la machinerie pour assurer la transition vers une agriculture biologique, entraînent des coûts importants et l’aide financière est insuffisante1. « Les agriculteurs sont les premières victimes du modèle agricole industriel. On ne veut pas les stigmatiser, ce n’est pas de leur faute », explique Thibault Rehn, coordonnateur de Vigilance OGM. « Ils doivent suivre le modèle imposé, que ce soit par leur agronome, leurs voisins, la Financière agricole, l’UPA. Tout les pousse vers une grosse production de maïs ou de soya parce que c’est soi-disant plus rentable et ça leur garantit une tranquillité d’esprit. Dans bien des cas, c’est le contraire qui se produit lorsqu’ils se retrouvent dépendants de pesticides et de semences génétiquement modifiées. Ce modèle représente un risque non seulement sur le plan psychologique, mais également pour la santé physique par le contact quotidien avec les pesticides. »

Plusieurs fermes, dont les familles ne peuvent plus assurer l’avenir, se font racheter par de grandes corporations agricoles comme Pangea, une entreprise québécoise critiquée par l’UPA qui voit d’un mauvais œil son développement tentaculaire sur le territoire, au détriment des fermes familiales. Questionné au sujet des impacts de cette reconfiguration économique du secteur agricole, le député MacGregor semble demeurer optimiste quant à la capacité de résilience des agriculteurs.

Une approche productiviste

Plusieurs campagnes sont apparues dans les dernières années pour contrer la stigmatisation des troubles de santé mentale. Bien qu’il soit nécessaire de briser les tabous, l’absence d’analyse de la dépression et du suicide en tant que phénomènes sociaux fera que ces problèmes se répéteront sans fin. Selon une critique formulée par Jennie-Laure Sully et publiée par l’IRIS en février 2016 au sujet de la campagne Bell cause pour la cause, le caractère productiviste de cette approche participe à la reproduction du système néolibéral. « Mettant l’accent sur une inaptitude individuelle qui serait purement médicale, la corporatisation de la santé mentale occulte la question des conditions de travail et procède à une psychologisation des rapports de force inéquitables en société. » De façon similaire, les interventions actuelles dans le milieu agricole, bien qu’essentielles, semblent demeurer insuffisantes pour traiter le véritable problème. En tant que société, nous sommes collectivement responsables de la toxicité du milieu agricole.

Comme l’a dit Jiddu Krishnamurti : « Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale d’être bien adapté à une société malade. » Si le monde agricole, dans toute sa nécessité, se transforme au point d’être complètement déshumanisé et déshumanisant, ce phénomène nous enseigne l’urgence de préserver le lien social, le rapport à la nature et une qualité de vie dont nous sommes collectivement responsables. Pourquoi pas une petite visite aux marchés publics du coin?

1. À ce propos, le documentaire La ferme et son état de Marc Séguin expose les nombreuses embûches qui se pointent dans le chemin des personnes qui voudraient faire de l’agriculture autrement, à petite échelle.

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