Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin

Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin

15 juillet 2019 par 


Pendant que s’écrivait cette chronique, le gouvernement de François Legault adoptait deux projets de loi1, des lois ségrégationnistes devant porter un dur coup aux droits de tous ceux qui n’ont pas eu la chance de descendre directement des premiers colons venus d’Europe. Alimentées par la peur et le manque d’empathie, les politiques liberticides ne frappent pas que les immigrants. Comme le montre quotidiennement l’actualité, ici comme ailleurs, ce sont aussi les droits des femmes, de la communauté LGBTQ, des travailleurs et des pauvres qui sont un peu partout bafoués. L’humanité n’a apparemment pas tiré de leçons de son histoire. Pendant que des millions ont les yeux rivés sur le monde dystopique dépeint dans The Handmaid’s Tale, peu s’intéressent à ce qui se trame dans les enceintes des parlements. Or, en parcourant les pages de Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin, on ne peut que constater que les lois Jim Crow, qui ont constitué entre 1876 et 1965 le fondement de la ségrégation raciale aux États-Unis, alimentent encore les rêves de certains.

Adaptation du livre Noire de Tania de Montaigne (publié aux éditions Grasset et récipiendaire du prix Simone-Veil en 2015), l’œuvre du même nom d’Émilie Plateau retrace l’histoire oubliée de Claudette Colvin, une gamine de 15 ans qui, neuf mois avant Rosa Parks, ose défier la loi et l’arrogance des hommes. Cela s’amorce le 2 mars 1955 à Montgomery. Comme tous les jours, Claudette Colvin monte dans un bus qui doit la ramener de l’école et s’assied dans la section réservée aux Noirs. Mais quand une femme blanche lui demande de lui céder sa place, elle refuse. Or, le règlement adopté par la Ville de Montgomery est clair : dix places sont réservées aux Noirs à l’arrière des autobus et les Noirs doivent céder leur siège à un Blanc si celui-ci n’a pas de place pour s’asseoir. Le chauffeur de l’autobus interpelle deux policiers. Claudette Colvin est brutalement mise en état d’arrestation puis injustement accusée d’avoir troublé l’ordre public et d’avoir agressé les policiers. Pour la deuxième fois, Claudette refusera de céder…

La bédéiste Émilie Plateau, à qui l’on doit également Comme un plateau (2012) et Moi non plus (2013), emprunte ici les mots de Tania de Montaigne pour raconter l’histoire véridique et bouleversante des luttes menées par Claudette Colvin, Rosa Parks et bien d’autres dans une société (malheureusement pas si loin de la nôtre) où une femme valait moins qu’un homme, et une Noire, moins que rien. Les crayonnages naïfs caractéristiques de l’autrice sont d’ailleurs parfaitement adaptés pour dépeindre le parcours de cette adolescente dont le destin est trop longtemps resté méconnu. Ses planches épurées composées d’un nombre restreint d’illustrations, délicates et minimalistes dans le choix des couleurs, accentuent autant la vulnérabilité des personnages que leur détermination.

Avec Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin, Émilie Plateau nous invite à devenir Noirs et à nous remémorer les injustices découlant des diverses formes de discrimination. Quant à son héroïne, elle nous rappelle que chacun d’entre nous détient le pouvoir de dire « non » aux lois liberticides.

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