L’affûtage des canines

L’affûtage des canines

15 juillet 2019 par 


Le duo La Fièvre a laissé filer près de deux ans avant d’offrir de nouvelles compositions. Deux pièces, pour autant d’années de silence Bandcamp. A priori, c’est peu, mais il s’agit ici – au figuré et littéralement – de pièces de résistance.

Pour notre plus grand bonheur, les femmes reprennent là où elles nous avaient laissés avec l’ultime Nous reculons. De tous les aromates impliqués sur le précédent album Le Rituel, c’est en effet l’abrasif qui a cette fois fouetté leur créativité. La marge survivante est un diptyque moins coloré, mais combien plus cohésif. Du coup, il interpelle davantage en sept minutes et des poussières que ne l’a fait son prédécesseur, qui en offrait dix de plus.

À cette cohérence s’ajoutent de nets progrès, à commencer par la voix de Zéa, qui s’intègre mieux au mix, bien qu’elle manque toujours d’apprêt studio pour attaquer à pleine force. Les intonations, plus assurées, mènent à une exécution mieux sentie, mais encore ici, certains passages continuent d’être plombés par un ton éteint ou qui détonne. La plume, mieux encadrée, sert davantage la fougue, qui peut ainsi prendre toute la place. Le texte soutient des cordes vocales qui trouvent leur zone de confort avec cette électro-pop à la fois immédiate et prismatique.

Voilà exactement les deux atouts de ce trop court amuse-tympan : une capitalisation sur le caractère revendicateur, art punk, approché en première offrande et un travail instrumental intelligent, racé. À y penser, La Fièvre chaufferait bien la salle en première partie de Gazelle Twin circa ’14, avec qui elle partage le gène de la créativité déjantée, côté malaise. Mélodies orientales, feed-back, grosses strings, basses pop-punk qui rappellent The Faint au sommet de sa gloire, triturations compressées à fond façon Vitalic... Tout ça brassé à quatre mains dans le chaudron, pour une concoction étonnamment digeste grâce à un mix juste assez dépouillé. Pas dansant, mais presque. Surtout en deuxième partie.

Mais qu’en est-il exactement du propos? Encore une fois, il est difficile de s’approprier les textes aux premières écoutes, ce qui embête un peu, dans la mesure où la tête, elle, bang en moins de deux. Chose certaine, la poésie est scandée avec un aplomb inédit, et l’auditoire recherché semble mieux défini : les textes, coups de gueule truffés de tournures tranchantes libres à l’interprétation, s’adressent à la femme («Survivante») et aux originaux et originales de ce monde («La marge»).

La marge survivante est une galette fort nutritive; seulement, la portion fait défaut. On espère une cadence de publication accélérée ou un LP en bonne et due forme. En attendant, on se réjouit de la cristallisation de leur esthétique pop choc. À ce titre, la pochette, moins sympathique que la précédente mais plus appropriée, semble consacrer la progression naturelle de La Fièvre : après le mal-être et l’égarement nosocomiaux, ce n’est pas la rémission qui attendait le duo montréalais d’adoption, mais bien la consécration d’une métamorphose où femme et monstre ne font qu’un. Pour le plaisir de tous.

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