En as-tu vraiment besoin?

Troisième lien à Québec

En as-tu vraiment besoin?

14 juillet 2019 par 


«Un projet pour tout l’Est-du-Québec, et pas seulement pour les citoyens de Québec et de Lévis. »
Voilà un refrain que le ministre des Transports, François Bonnardel, ne manque pas de seriner quand il s’agit de défendre l’emplacement de son projet de troisième lien, à la pointe de l’île d’Orléans. Pour comprendre en quoi un pont à Québec pourrait changer la vie des gens de Gaspé ou de Port-Cartier, j’ai demandé des précisions au cabinet du ministre. Voici la réponse de son attachée de presse, Sarah Bigras.

« Un troisième lien à l’est de Québec et de Lévis sera la première voie routière accessible pour les usagers de l’Est-du-Québec désirant traverser d’une rive à l’autre. Il permettra aux citoyens et à l’industrie du camionnage de ne pas avoir à se rendre inutilement aux ponts situés à l’ouest de la ville. Ainsi, cette option supplémentaire réduira le temps passé sur la route, diminuera l’émission des gaz à effet de serre et offrira un itinéraire alternatif. Le transport des personnes et des marchandises sera ainsi plus efficace et pourra mieux desservir l’Est-du-Québec. »

Mais quand est-ce qu’un Rimouskois, par exemple, utilisera le troisième lien? S’il veut se rendre à Québec, au Saguenay, ou dans des zones relativement proches de Québec sur la rive nord (disons jusqu’à Baie-Saint-Paul). Plus à l’est que ça, il prendra sûrement un traversier; plus à l’ouest, le bon vieux pont Pierre-Laporte fera l’affaire.

À l’aide de Google Maps, je me suis amusé à calculer des temps de parcours, en plaçant le troisième lien à un endroit qui revient souvent dans le débat (de la route Lallemand à Lévis jusqu’à l’autoroute 40 près du pont de l’île d’Orléans). Je calcule cinq minutes pour faire cette traversée. On est jeudi 15 h quand je fais ces simulations, il y a un peu de trafic.

Avec un troisième lien, je gagne 12 minutes si je vais dans le quartier Saint-Roch, 13 minutes si je vais au Saguenay, 28 minutes si je vais à Sainte-Anne-de-Beaupré.

« C’est plutôt marginal comme gain », commente Jean Dubé, professeur à l’École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional de l’Université Laval. « Est-ce qu’en construisant une telle infrastructure, on va vraiment rapprocher les régions de Québec? J’en doute fort : Rimouski se trouverait encore à trois heures de route. »

La Chambre de commerce Rimouski-Neigette se veut plus positive : un troisième lien va ajouter à la fluidité économique et à la fluidité des transports, dit le coordonnateur Jonathan Laterreur, qui s’interroge quand même à voix haute : « Est-ce que c’est la meilleure solution pour améliorer les transports dans l’Est-du-Québec? Non, ça c’est sûr. Notre position, c’est de défendre bec et ongles le dossier de l’autoroute 20, et on va mettre de la pression politique pour avoir des traversiers qui ont plus de bon sens que ça. »

Autoroute 20, traversiers qui fonctionnent tout le temps… il y a des idées « pour tout l’Est-du-Québec » qui semblent plus naturelles que le troisième lien. À Matane, le maire Jérôme Landry planche sur un projet de transport de marchandises par bateau dans le golfe du Saint-Laurent. « On souhaite trouver le meilleur moyen de transport pour chaque produit qui est actuellement déplacé au Québec » m’avait-il expliqué lorsque je l’avais interviewé sur ce sujet l’an dernier. « Le transport maritime pourrait prendre en charge certains volumes, ce qui soulagerait le réseau routier. » On pense à tout ce qui n’a pas besoin d’être livré urgemment. Aussi, des bateaux bien chargés émettent moins de gaz à effet de serre (GES) par tonne transportée que des camions.

Venons-y, aux GES, puisque le cabinet du ministre évoque leur diminution grâce au troisième lien. « Vous avez posé la question de l’impact pour l’Est, me rappelle Jean Dubé. C’est sûr que si les automobilistes de Rimouski économisent dix minutes, il se peut qu’il y ait une légère réduction des GES. Cela dit, si vous faites le grand tour pour vous rendre à Sept-Îles, vous ne faites pas une économie de GES. » Et même si je consomme un peu moins d’essence en allant à Québec, qu’est-ce que cela représente par rapport à toute celle qui va être brûlée localement, conséquence de l’étalement urbain induit par ce nouvel accès à la capitale? « Ce qu’on voit dans la littérature, c’est que plus on ajoute des routes, plus les gens ont tendance à utiliser leur voiture, et plus la congestion revient », rappelle M. Dubé.

« Ils sont en train de faire passer beaucoup de choses avec le troisième lien, s’amuse le professeur. C’est rendu un projet touristique, c’est rendu un projet environnemental… Si ça continue, bientôt il va avoir le prix Nobel de la paix! » Oui, mais un prix Nobel pour tout l’Est-du-Québec!

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