Des vies secrètes au bout du rang

Des vies secrètes au bout du rang

15 juillet 2019 par 


Un roman qui a pour toile de fond mon Témiscouata natal, il n’en fallait pas plus pour que je plonge dans 
Rang de la Croix (Éditions du Boréal, 2019), dernier ouvrage de l’autrice et journaliste Katia Gagnon. J’étais très curieuse de découvrir mon petit coin de pays à travers ses mots et je n’ai pas été déçue!

Pour son troisième roman, l’autrice a choisi d’explorer une histoire de famille un peu mystérieuse. D’aussi loin qu’elle se souvienne, Katia Gagnon a été intriguée par la destinée de son arrière-grand-mère Élizabeth qui, du jour au lendemain, aurait perdu la raison. Refusant de composer avec des faits strictement biographiques, la romancière a choisi d’imaginer ce qui aurait pu arriver à son aïeule. Quatre années d’écriture sont derrière ce roman, qui est, d’après l’autrice, son projet « le plus ambitieux à ce jour1 ». Très loin de ses deux titres précédents qui relevaient plutôt d’un style près du journalisme d’enquête, Rang de la croix s’inscrit dans une démarche d’écriture plus personnelle.

Quatre femmes de quatre époques distinctes sont dévoilées à rebours : Thérèse (1994), Michèle (1974), Marjolaine (1964) et Élizabeth (1934). À la manière de poupées russes, leur destin tragique est intimement liés par une seule et même maison au bout du rang de la Croix. Ce lieu est au cœur de l’intrigue et devient, en quelque sorte, le personnage principal du roman, personnage singulier que l’autrice met en scène dès les premières pages : « La maison surplombait le village et semblait émerger des nuages de brume qui s’échappaient de la vallée. La lumière jaune de fin de journée la frappait de plein fouet et faisait ressortir ses parements d’aluminium bleu-gris. Deux grandes annexes s’étendaient de chaque côté de ce qui était manifestement, le cœur ancestral de la demeure. »

L’engagement social de la journaliste est perceptible dans ce roman qui illustre avec sensibilité et justesse l’homosexualité, les troubles de santé mentale et les agressions sexuelles. Le traumatisme de Marjolaine après qu’elle a subi un viol est abordé avec empathie : « Une partie d’elle-même était morte dans un champ de maïs, une autre quand elle était montée à bord du train et une autre quand elle avait accouché. » En abordant des sujets difficiles, Gagnon permet aux lecteurs et aux lectrices de réfléchir à l’impact de certaines situations sur la vie des personnages, qu’on peut aisément transposer dans le réel.

À travers des personnages féminins forts, émerge également une réflexion sur la place des femmes dans la société. Bien que beaucoup de chemin ait été parcouru depuis le Québec de l’entre-deux-guerres, on constate que la route est encore longue pour atteindre l’égalité entre les sexes et, sur un autre plan, pour accepter sans réticence les différences. Les femmes accèdent aisément au marché du travail aujourd’hui, mais leur travail invisible tarde à se faire reconnaître. Beaucoup de tabous sur les communautés LGBTQ2+, la sexualité, la maladie mentale et le viol sont encore bien ancrés – la présence de mouvements de dénonciations en témoigne.

Dans un style impeccable et fluide, Katia Gagnon livre un suspense familial haletant avec juste ce qu’il faut de magie et de fantastique. Qu’y a-t-il entre ces murs qui hante les femmes choisissant d’y demeurer? Avec des personnages prenants, une histoire habilement ficelée et des éléments historiques rigoureusement vérifiés, le roman de Katia Gagnon est remarquable.

1. Chantal Guy, « Katia Gagnon : la maison des secrets », lapresse.ca, 5 avril 2019.

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