Catastrophe tous azimuts

Catastrophe tous azimuts

14 juillet 2019 par 


On ne compte plus le nombre de livres publiés ces dernières années sur la catastrophe écologique annoncée. Pour en décrire les contours, pour s’y préparer, si ce n’est pour s’y résigner. À l’heure où un nombre de plus en plus grand de personnes vivent un sentiment d’« écoanxiété », voire en souffrent profondément, ces ouvrages alimentent très souvent notre sentiment d’impuissance face à la destruction incontournable des écosystèmes et de la civilisation humaine. Certains ouvrages proposent des pistes de sortie, soit pour éviter l’inévitable, soit pour survivre à la catastrophe.

C’est l’ambition de Fred Vargas, célèbre pour ses romans policiers, dans L’humanité en péril, son plus récent essai. Son sous-titre en annonce le programme : « Virons de bord, toute! ». Il s’agit d’un appel à ce que l’humanité, face au péril qui la menace, change radicalement ses manières de faire avant qu’il ne soit trop tard.

Dès les premières lignes, l’autrice se demande « dans quel bourbier [elle a] été [se] fourrer? » Comment va-t-elle s’en tirer? Elle n’en « a pas la moindre idée, et [nous] non plus. » En fait, elle ne s’en tire pas du tout.

Il est important de souligner que Vargas (nom de plume de Frédérique Audoin-Rouzeau) détient un doctorat en histoire (sa thèse portait sur la peste au Moyen Âge) et qu’elle a travaillé au Centre national de recherche scientifique (CNRS) comme chercheuse en archéozoologie, sa spécialité professionnelle. Elle a publié de nombreux travaux scientifiques aux sujets très pointus, comme Ossements animaux du Moyen Âge au monastère de La Charité-sur-Loire. Sa formation et sa carrière scientifique laissaient présager de sa part rigueur et structure argumentaire dans un ouvrage consacré à la catastrophe climatique et écologique. Malheureusement, c’est tout le contraire.

Ce livre n’est rien de plus qu’un ramassis désorganisé d’informations. Il n’est pas structuré en chapitres et se lit comme une épuisante litanie de statistiques et d’études diverses. L’autrice l’admet d’ailleurs : « Cette énumération fastidieuse est ennuyeuse comme la pluie. Vous allez perdre des lecteurs en route, si ce n’est déjà fait. » Ses sources sont nombreuses (il y a 405 notes en fin de volume), mais vont dans tous les sens. On y retrouve autant des études scientifiques que des articles de journaux ou des sites Web militants – et même un article de Valeurs actuelles (un hebdo français proche de l’extrême droite) à propos des liens entre Bayer, Monsanto et la campagne électorale de Macron. Côté rigueur, on repassera.

Le premier défaut de ce livre est donc son manque de rigueur et de structure. Mais il y a pire. Cette liste aussi affligeante que désordonnée aurait dû servir, si elle avait été minimalement organisée, à nous expliquer comment « virer de bord, toute! ». Vargas offre certes quelques solutions concrètes, mais à ce point banales qu’elles sont maintenant archiconnues – comme de réduire notre consommation de bœuf, source importante de gaz à effet de serre. Le plus grave se situe dans la pauvreté de l’appel à l’action collective, qui se résume à ce que « Nous, les Gens » entrions ni plus ni moins en guerre contre « Eux », c’est-à-dire les gouvernements et les grands groupes industriels, coupables d’inaction, sinon pire, face à l’urgence climatique et écologique.

Ce manichéisme enfantin participe d’une bonne intention. Il n’est pas faux de prétendre qu’ « Eux » se situent en amont de la catastrophe. En revanche, croire que « Nous, les Gens » allons rapidement nous serrer les coudes pour faire « virer de bord » les grandes multinationales de ce monde ou encore l’administration Trump en arrêtant de consommer du bœuf ou en compostant nos pelures de patates? Soyons sérieux.

L’urgence climatique et écologique appelle une action collective planétaire impliquant les grands organismes internationaux et les principaux pouvoirs politiques et économiques. Quand on observe en Chine, en Inde et au Pakistan la montée vertigineuse d’une classe moyenne constituée de centaines de millions de personnes qui aspirent à vivre selon les standards consuméristes occidentaux, l’appel à l’action individuelle concertée me semble totalement bancal et farfelu.

C’est dommage, car Vargas a un immense lectorat (ses romans se vendent à des centaines de milliers d’exemplaires). Ses intentions étaient nobles, mais elle a accouché d’un livre indigeste et inutile. À sa décharge, elle l’a probablement écrit dans l’urgence, justement, paniquée de constater que la planète est sur le point de nous péter dans la figure. Mais si l’humanité désire trouver comment « virer de bord », elle doit être convaincue de le faire par des arguments documentés et rigoureux autant que par des propositions constructives et éclairées. Ce que L’humanité en péril ne propose pas, hélas.

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