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Vol XXIV No 5, mai-juin 2019, Plein feu sur le KRTB

Pourquoi la colère est jaune

Pourquoi la colère est jaune

19 mai 2019 par 


Il faudrait raconter comment c’était de grandir en France, sous les présidents Mitterrand et Chirac. À l’école, on apprenait que l’Europe c’était bien, que c’était pour avoir une paix durable. Une alliance. Des fonds pour le cinéma, la littérature, la culture. Des échanges entre étudiants, entre universités. La Cour européenne des droits de l’homme. Un parlement. Bref, une merveille.

Puis je me souviens de ma mère et de mon père débattant du traité de Maastricht en 1992. J’avais neuf ans. Je ne savais pas c’était quoi le traité de Maastricht. Mais cela avait l’air bien, c’était l’Europe.

J’ai grandi.

Et la monnaie unique est arrivée, l’euro. Sarkozy a remplacé Chirac. Pour résumer son quinquennat : il a dit « Casse-toi pauvre con » à un citoyen, il a détruit la Libye qui avait, semble-t-il, financé sa campagne, provoquant la crise migratoire que l’Europe connaît aujourd’hui. Je me souviens que c’est sous Sarkozy que sont apparues les malheureuses expressions « France d’en haut » et « France d’en bas ».

Je me souviens aussi du référendum sur la constitution européenne. Les Français ont voté non, il n’en voulait pas. Elle est passée quand même, de force.

Je me souviens de la crise grecque. Yanis Varoufakis luttant vainement contre l’Eurogroupe pour faire vivre son pays, pour éviter de tout vendre.

Peu à peu, l’Europe est devenue un centre financier. Une structure antidémocratique de guerre économique et d’austérité. Finalement, ce n’était pas si beau.

François Hollande n’a rien fait qui mérite d’être mentionné ici.

Et puis Emmanuel Macron est arrivé.

Il faudrait raconter que j’ai quitté la France en 2008, que j’ai voyagé, que j’ai finalement posé mes valises à Rimouski. Mais je suis resté attaché à la France parce que c’est là que j’ai grandi, parce qu’il y a de belles choses dans ce pays. Parce qu’y vivent ma famille et quelques amis.

Je me souviens de ma colère avant de partir. Le prix exorbitant des autoroutes. Le prix de l’eau. Le prix de l’essence. Bien sûr, ça ne s’est pas amélioré depuis. Ma colère aussi contre ce discours officiel, relayé par les journalistes les moins professionnels mais les mieux payés. Il n’y a jamais d’appel à l’intelligence. Il n’y a qu’ordre, explication, infantilisation, enfermement, moralisation, austérité.

Il y avait une belle idée en France, c’était l’école de la République. Basée sur le mérite, le travail, l’assiduité, l’ouverture. Mais c’est très difficile de s’extraire de sa condition de pauvre ignorant, on le sait, même quand on y est encouragé. On n’entend plus parler de cette école.

On parle de laïcité alors qu’il faudrait parler de liberté de culte. Le monde brûle dans la stérilité de faux débats. Diviser pour mieux régner.

Il y a l’intolérable pollution, dont on connaît toutes les causes. Mais il faut continuer à faire de l’argent. « The spice must flow », comme l’écrivait si bien Frank Herbert. Il faut faire croire que c’est en arrêtant de laisser couler l’eau quand on se brosse les dents que l’on va changer quelque chose. Bel effort, mais il y a de bien plus grosses plomberies.

Aujourd’hui, depuis dix ans, je vis loin de la France, mais je suis avec attention les gilets jaunes. À ceux qui se demandent ce que c’est que ces Français qui font plus de bruit que d’habitude, je répondrai ceci : ma colère contre la France et l’Europe, contre la privatisation des routes, de l’eau, du train, du réseau électrique, récemment des aéroports et bientôt des barrages hydroélectriques, ma colère contre les coupes budgétaires dans l’éducation et la santé, ma colère contre ces trois présidents aussi insignifiants les uns que les autres, ma colère contre l’Europe qui n’est plus qu’une structure financière coercitive, ma colère contre les journalistes-propagandistes, ma colère contre la complicité fiscale entre la France, l’Europe et les grandes compagnies internationales, ma colère contre les destructions (toujours injustifiées) de l’Irak, de la Libye, de la Syrie, du Yémen, ma colère contre la destruction silencieuse des Palestiniens, ma colère contre la mauvaise foi en général. Je pense que ma colère est proche de celle des gilets jaunes.

Parce que toutes ces colères, au fond, c’est de l’impuissance.

C’est pour cela que les gilets jaunes parlent du référendum d’initiative citoyenne, parlent d’écrire une nouvelle constitution : ils veulent retrouver de la puissance. Ils veulent croire en la démocratie, bien malmenée ces derniers temps. Ils veulent en être les acteurs.

C’est pour cela qu’ils veulent faire baisser les prix. Payer pour entretenir une route, un réseau électrique, une station d’épuration, oui. Mais pourquoi des actionnaires devraient-ils s’enrichir sur le fait que les gens ont besoin d’eau, d’électricité, de se déplacer? Cela paraît étrangement médiéval. Ce n’est pas par des taxes qu’on arrêtera la pollution, tout comme on n’arrête pas de fumer à cause de taxes.

C’est pour cela qu’ils ont parlé d’attaquer le système bancaire en retirant de l’argent tous au même moment. Les banques privées dirigent l’Europe, et donc la France, mais en 2008, l’argent des Français a servi à aider les banques.

Enfin vient la question de la violence. La violence, c’est mal. Nous sommes d’accord. Mais n’est-elle pas justifiée, et des deux côtés? Violence économique appliquée aux peuples européens, justifiée par les tout puissants principes néolibéraux. Violence dans la rue, justifiée par la surdité méprisante d’une élite aux abois.

Ce qui est une première, c’est la durée de ce combat. Bientôt cinq mois d’une mobilisation historique sans cesse rapetissée à ses défauts marginaux, pour éviter de parler du cœur de la colère : la colère qu’on disait verte comme la rage, ou noire, est maintenant jaune.

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