Péréniser le territoire

Péréniser le territoire

19 mai 2019 par 

PHOTO: Catherine Genest


« Entre pèlerinage personnel et documentaire, l’héroïne plonge le public dans le monde rude et méconnu des chantiers du Nord. »
Ce sont là les mots du programme des Murailles décrivant la pièce d’Erika Soucy inspirée de son roman du même nom. Ces mots auraient aussi pu s’appliquer, en remplaçant « chantiers du Nord » par « région forestière du Pontiac », au plus récent long-métrage de Jonathan Beaulieu-Cyr et Renaud Lessard : Mad Dog Labine. Le film, comme la pièce de théâtre, brouille les cloisons faussement étanches entre fiction et documentaire. Les deux œuvres racontent la vie de jeunes femmes marquée par le rythme d’exploitation de mono-industries1. Dans les deux cas, les créateurs ont recueilli des témoignages pour construire leurs récits et les dialogues qui les peuplent.

Territoires de conifères et de rivières, de fleuve et de champs, de barrages et d’isolement, le Québec des régions n’est pas uniforme ni univoque. Pourtant, certains enjeux transcendent les frontières des différents secteurs administratifs : un déclin démographique qui réduit les salles de classe, le travail saisonnier précaire, sans possibilité d’avenir hors de l’industrie extractive, un haut taux de chômage, etc. C’est cette réalité que racontent chacun à leur façon Mad Dog Labine et Les murailles. La pièce, mise en scène par Maxime Carbonneau au Théâtre Périscope en avril dernier, retrace un morceau de sa « mythologie personnelle », comme Soucy aime l’appeler : une tranche de son enfance « conçue fly-in, élevée fly-out ». Les deux propositions poétiques frappent fort. D’est en ouest, des confins de Portage-du-Fort, dans le Pontiac adoré de Lindsay, aux rocs grandioses du chantier de la Romaine, le territoire se déplie pour évacuer le pittoresque et mettre en scène « du gros ordinaire sale ».

Grâce aux voix incarnées des personnages, ces territoires négligés par les politiques publiques sont donnés à voir, et surtout, à entendre. La mise en scène dénuée de rappels visuels de la Romaine, profitant plutôt d’un habile jeu d’éclairage, permet à la langue de prendre toute la place. Afin de se faire porte-voix des travailleurs et des travailleuses du chantier, Erika Soucy présente un texte oralisé – mélange de son roman et de son deuxième recueil de poésie, L’épiphanie dans le front (Trois-Pistoles, 2012). Comme si la langue pouvait être plaquée sur le réel sans permettre d’écarts. Comme s’il n’y avait pas de médiation entre les mots et la réalité nord-côtière mise en scène.

Autre similarité entre les deux projets, entre les deux territoires : l’ennui d’une enfance passée à tuer le temps, en attente du père absent. Il faut apprendre à tromper l’ennui en volant des sacs de canettes vides pour s’acheter des gratteux, en fumant des spliffs cachés dans la forêt, en amenant une télévision avec soi pour ses lentes semaines de travail « en-haut ». « [Q]u’il est long le temps / de l’indépassable campagne », écrit Marie-Hélène Voyer dans Expo Habitat.

Reste à espérer que Les murailles partira en tournée en région pour porter son propos jusqu’aux communautés mises en scène et ainsi participer à les pérenniser.

1. Aurélie Lanctôt a soulevé des enjeux similaires dans sa chronique « La mémoire au fond d’un grand trou », dans Le Devoir du 12 avril 2019.

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