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Vol XXIV No 5, mai-juin 2019, Plein feu sur le KRTB

Ne pas se laisser empoisonner

Ne pas se laisser empoisonner

19 mai 2019 par 

Radio-Canada, on ne peut que l’en féliciter, a multiplié les émissions traitant du glyphosate, cancérigène probable que nous ingérons dans un trop grand nombre de produits alimentaires. Le Canada a pourtant homologué ce pesticide pour les 15 prochaines années. Hé oui, le même gouvernement qui nous convie à « savourer une variété d’aliments sains tous les jours », dans son Guide alimentaire canadien. Le plus choquant est d’apprendre qu’on répand ce poison pour assécher le blé au moment de la récolte. Pareille utilisation rappelle l’histoire absurde du quinoa.

Originaire de Bolivie, cette plante pousse en altitude; les graines bénéficient d’une protection naturelle contre les insectes grâce à la saponine qui les enrobe — dont elles doivent être débarrassées avant d’être vendues. L’engouement pour ce « blé des Incas » a fait monter les prix et le pays voisin a voulu en profiter. Or le Pérou a développé une variété de quinoa faible en saponine; comme on le fait pousser en zone plus chaude dans d’immenses champs où les insectes pullulent, on l’arrose de pesticides. Puisqu’il ne nécessite pas de « coûteuse » désaponification, il est vendu à la moitié du prix du quinoa bolivien. Les cultures plus artisanales des paysans boliviens, parfaitement saines, ne sont désormais plus rentables avec ces prix coupés.

Les lobbies1 réussissent à imposer sur le marché des produits que des preuves scientifiques condamnent. Le récent congédiement de l’agronome Louis Robert pour avoir osé dénoncer l’ingérence du privé dans la recherche publique sur les pesticides est troublant. Pour rétablir la confiance du public dans la science, il faudrait garantir l’indépendance des recherches grâce à un financement idoine. Par ailleurs, si les ententes commerciales entre agronomes et fabricants de pesticides étaient interdites, il y aurait peut-être près des cultures intensives de soya et de maïs moins de cours d’eau dont la toxicité est chronique.

Il est donc préférable pour la santé de manger bio, mais on entend souvent que le bio est cher. Cela dépend des choix que l’on fait. On peut devenir flexitarien : diminuer sa consommation de viande permet d’en manger de meilleure qualité. Tous les fruits et légumes n’étant pas égaux devant la pollution, opter pour le bio pour les plus contaminés est une option (les épinards, les fraises et les poivrons sont, par exemple, plus contaminés que le brocoli ou les oignons). Dans les grandes surfaces, la différence entre le prix de certains légumes bio et non bio est parfois minime, faire l’exercice de comparaison vaut la peine. Durant la belle saison, il est plus facile de manger sans risquer l’empoisonnement grâce aux marchés publics, à l’autocueillette ou aux achats faits directement à la ferme. S’abonner à un panier bio est peu onéreux pour de bons légumes de juillet à octobre, sans compter qu’il est possible de se constituer des réserves d’hiver de légumes racines. Et puis, il y a la manière de savourer ces purs produits de la nature : cuisiner des légumes peut être gastronomique tout en restant d’une grande simplicité2.

Dans les années 40 et 50, les pubs des cigarettiers mettaient en scène des médecins pour vanter les mérites du tabac; aujourd’hui, des « études » affirment que les taux de pesticides dans nos aliments sont trop faibles pour nuire à la santé. « Acheter, c’est voter », disait naguère Laure Waridel, dans une chronique à R-C. La meilleure manière de stopper les pratiques nuisibles serait de cesser d’acheter les produits nocifs pour la santé. Les Italiens, Barilla notamment, ne veulent plus du blé canadien au glyphosate pour leurs pasta. Bravo. Couper le robinet des profits est le seul langage que le monde des affaires n’a pas le choix d’écouter. On a beaucoup fait la promotion cette année du mois de février sans alcool. Pourquoi pas un Grand Défi : un mois sans pesticides pour signifier haut et fort que l’on ne veut plus s’empoisonner? Septembre, période de récoltes, serait un bon moment. Il faut stopper les Bayer-Monsanto de ce monde. Si la population réussit un jour à prendre le contrôle de la qualité de ce qui la nourrit, ce serait un magnifique virage santé pour elle et pour la planète. Une véritable révolution. Le plus long des voyages commence par un premier pas, dit un vieil adage taoïste.

1. Voir Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, de Stéphane Horel, La Découverte, 2018.

2. Pour des recettes trois étoiles, voir Les légumes d’Alain Passard (www.lepoint.fr/dossiers/gastronomie/legumes-alain-passard/)

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