L’espion 000

L’espion 000

19 mai 2019 par 


L’histoire de l’officier Werner Alfred Waldemar von Janowski refait régulièrement surface dans l’Est-du-Québec. Le 9 novembre 1942, alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage, un sous-marin allemand pénètre dans la baie des Chaleurs. Sa mission : assurer le transport et le débarquement d’un agent des services de renseignement allemands à quelques kilomètres de New Carlisle. L’aventure en sol canadien de l’agent de l’Abwehr est toutefois de courte durée. Werner Alfred Waldemar von Janowski alias William « Bobbi » Brenton est rapidement démasqué par des employés d’un hôtel de New Carlisle où il trouve refuge. Malchance? Amateurisme? Ou déficience du service dirigé par Wilhelm Canaris soupçonné de tiédeur à l’endroit du nazisme? Le destin de cet espion « en herbe » fait encore de nos jours l’objet de bien des spéculations. C’est justement à elles que tente de répondre l’ex-scénariste du magazine humoristique Safarir, Frédéric Antoine, dans une bédé mêlant faits et fiction, dans un genre (le récit d’espionnage) peu exploré dans la bande dessinée québécoise.

Frédéric Antoine offre, avec L’espion de trop, un scénario ressemblant davantage à un chapitre de La trilogie berlinoise de Philip Kerr qu’à une aventure du célébrissime agent 007. Si le premier acte se déguste lentement, question d’apprécier la richesse des planches de VoRo, le tandem nous plonge rapidement dans une histoire riche en rebondissements dont l’ingéniosité quasi hitchcockienne se dévoile à la toute dernière page. Le scénario concocté par Antoine (auteur des séries jeunesse Biodôme et Jimmy Tornado) plairait fort probablement à ce cinéaste dont les suspenses, comme celui de L’espion de trop, étaient parfois enveloppés d’ironie et d’humour noir.

Le découpage diversifié des planches de VoRo donne un second souffle à la trame narrative développée par son comparse. L’usage d’une palette de couleurs où s’entremêlent des nuances de gris et d’ocre (comme dans le triptyque Tard dans la nuit, qu’il signait avec Jean-Blaise Djian) sied parfaitement à l’époque sombre dépeinte dans l’œuvre. Les détails et le réalisme des illustrations témoignent quant à eux de la recherche historique menée par les deux créateurs ainsi que du soin accordé à recréer tant l’atmosphère des années 1940 que les décors, les uniformes, les bâtiments et les équipements militaires de l’époque. Les amateurs d’histoires de guerre apprécieront d’ailleurs les clins d’œil du dessinateur au film Das Boot (de Wolfgang Petersen) lors des scènes se déroulant à bord du sous-marin de la Kriegsmarine. Ces emprunts teintent de réalisme les batailles navales tout en permettant d’immortaliser Jürgen Prochnow, qui se voit à nouveau confier le commandement d’un Unterseeboot. Les traits fins et assurés du dessinateur donnent simplement vie aux personnages qui accompagnent cet espion superflu vers son destin. L’espion de trop offre aussi à VoRo l’occasion de faire une incursion réussie du côté de la bédé érotique. Trouvera-t-on le successeur de Manara au Québec? En attendant de le savoir, L’espion de trop offre une réponse originale et somme toute crédible à ce qui s’avère sans doute l’un des échecs les plus lamentables de l’espionnage du XXe siècle.

Frédéric Antoine et VoRo, L’espion de trop, Glénat-Québec, 2019, 57 p. 

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