Léonard Otis : passionné et visionnaire

Pour que la forêt perdure et qu’à ses côtés on puisse bien vivre!

Léonard Otis : passionné et visionnaire

19 mai 2019 par 

Le 18 mars dernier, à 95 ans, Léonard Otis nous quittait. Acteur du développement régional, son message transcende le temps. Nous l’avions rencontré en mai 2016 alors qu’il tenait à rappeler l’importance de défendre une vision intégrée du territoire adossée à la force du « faire ensemble ».

Le sort des communautés forestières aura été un des grands combats de cet acteur engagé originaire de Saint-Moïse dans la Matapédia où il est né en 1924. Dès 1957, il acquiert la ferme et les lots forestiers de son grand-père dans la « paroisse » d’à côté, à Saint-Damase, et se spécialise comme producteur de lait tout en développant une préférence pour le « jardinage » de ses lots forestiers. On parlera d’agroforesterie pour désigner ce qui se fit sur notre territoire, précisément dans les villages ouverts à la colonisation où il fallut défricher pour s’établir, repousser l’arbre. Paradoxe, nos « ancêtres étaient des défricheurs », souligne Léonard Otis dans Une forêt pour vivre1, des défricheurs « pour qui les arbres étaient presque des ennemis ». En même temps, les lots forestiers restèrent complémentaires à ce qu’est devenue la ruralité du Bas-du-Fleuve. Mais, ce n’était pas assez pour Léonard Otis.

Au-delà du « lot », la passion pour un écosystème

Au cours des années 1960, la notion d’écosystème n’avait probablement qu’une faible résonnance dans les villages du Haut-Pays où la forêt côtoyait des champs agricoles. Léonard Otis comme beaucoup d’hommes du pays avait l’expérience des chantiers forestiers, il y avait été bûcheron et contremaître, il connaissait la forêt, qui était une partie de son métier. Elle n’était pas encore un tout – un écosystème –, mais elle était déjà pour lui plus que des arbres!

Dès la fin des années 1950, Léonard Otis entreprend une gestion de ses boisés forestiers dans un esprit similaire à celui qui caractérise la culture des terres : il jardinera sa forêt. Coupes irrégulières et diversité des essences. Ce faisant, il découvrira la forêt comme un tout vivant, riche et diversifié. À l’échelle individuelle, il comprendra qu’il peut être possible de vivre de sa forêt et, rapidement, il s’insurgera contre une vision qui n’y verrait que de la matière ligneuse pour les uns ou une façon de « faire ses timbres2 » pour les autres!

Du projet individuel à la force collective!

Les années 1960-1970, moments charnières en Gaspésie et au Bas-Saint-Laurent, dans la foulée du Bureau d’aménagement de l’Est-du-Québec (BAEQ), contribuèrent à rendre visible le basculement des modes de vie. L’agriculture, la pêche et la foresterie se transformaient selon des modèles industriels peu adaptés aux milieux ruraux issus de la colonisation : ces systèmes économiques changeaient d’échelle et se détachaient du territoire vécu. Léonard Otis ne cessera de prendre part au débat collectif dès le BAEQ, où il fut administrateur, et à travers le syndicalisme agricole et forestier, où il défendra les intérêts collectifs des propriétaires privés. Dans ce cadre, il promeut vigoureusement les projets de fermes forestières qui avaient été mis de l’avant dès les années trente par Esdras Minville et, plus tard, dans les années soixante, par d’autres experts, qui, soucieux du développement territorial, comprenaient que le potentiel forestier était plus porteur que ne le serait jamais le potentiel agricole : à chaque terroir ses caractéristiques. Léonard Otis voit dans le potentiel forestier la voie de survie des milieux ruraux.

Les travaux lancés par le BAEQ, contestés à travers le mouvement des Opérations Dignité auront permis – et ce n’est pas négligeable! – de regarder le territoire dans son ensemble : les ressources et les gens qui y vivaient, soulignait Léonard Otis en 2016. Deux voies s’offraient alors aux communautés : une voie globale et une voie sectorielle, technicienne, pour améliorer la productivité et l’emploi en milieu forestier. C’est la seconde qui s’affirma, mais Léonard Otis conclut en 2016 que « ce fut une erreur » : à trop spécialiser, on en oublia le collectif. Pour lui, le repli sur soi aura raison de la vie rurale.

Si les fermes forestières des années 1970 restèrent marginales, ce défenseur de la ruralité demeura convaincu de l’intérêt de projets collectifs, de l’importance de maîtriser les retombées d’un travail forestier fait par et dans les communautés. Pour Léonard Otis, il s’agissait de recourir à une volonté collective : de ceux qui habitent ces espaces et des institutions qui les accompagnent, du local au national. Les projets successifs de « forêts habitées » à « forêts de proximité3 » relèvent du même esprit.

Léonard Otis a poursuivi le jardinage de sa forêt et multiplié les interventions en faveur d’une prise en main des forêts (privées et publiques) sises dans les périmètres intramunicipaux par ceux qui y habitent. Reconnu pour son action, il collectionne alors les médailles. Mais, soulignait-il en entrevue, « est-ce que ce sont elles qui ont le pouvoir de changer les choses? »

Notre avenir relève d’une volonté collective nous dit-il, et celle-ci, dit-il encore, n’est toujours pas au rendez-vous, tant chez ceux qui ne pensent qu’à « faire leurs timbres » que chez nos dirigeants plus à l’écoute de la grande industrie que du développement territorial. Un des secrets est de prendre le temps d’écouter. Écouter l’écosystème forestier pour que la forêt perdure, sans cela – renouvelable ou non – elle périclitera. Il en va de même pour les collectivités humaines qui perdureront si on sait les écouter. Une approche plus fine des milieux, écosystémique, une curiosité sans cesse renouvelée, l’observation des milieux vécus et une volonté de transformation de nos milieux de vie peuvent permettre d’aller loin ensemble! Léonard Otis en était convaincu et lègue sa passion de la forêt… Puisse celle-ci aller loin!

1. Léonard Otis, Une forêt pour vivre, en collaboration avec Paul Laroque, Jean Larrivée et Augustine Lavoie, 1re éd., Collection « Témoignages et analyses », Grideq–Université du Québec à Rimouski, 1989. Une seconde édition parut en 2001 aux Éditions de la Pleine Lune.

2. Expression vernaculaire qui fait référence aux nombres de semaines nécessaires pour être admis à ce qui était d’abord de l’assurance-chômage et qui est maintenant devenue – au fil des réformes – de l’assurance-emploi!

3. Dernière appellation dans la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier de 2013. 

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