En bas de la 20 Une virée mirobolante sur le bord du fleuve

En bas de la 20 Une virée mirobolante sur le bord du fleuve

19 mai 2019 par 

PHOTO: Pierre Landry


À mes yeux, l’un des plus beaux paysages du Québec se déploie sur le bord du fleuve, entre les villages de Kamouraska et de Saint-André. Si vous voulez en être convaincus et que vous roulez sur la 20, prenez la sortie 474 en direction de Saint-Germain. Vous allez alors atteindre un plateau qui offre une vue spectaculaire sur les îles, le long ruban argenté du Saint-Laurent, et les montagnes de Charlevoix. À couper le souffle! Pays magnifique, où les strates de l’histoire se chevauchent, où les générations se sont succédé, exploitant selon l’air du temps les ressources naturelles dont ce terroir regorge toujours. De nos jours, ce sont de jeunes entrepreneurs qui ont pris le relais et qui, à la faveur des réalités d’aujourd’hui, ont su exploiter des créneaux inédits et redonner vie à cet extraordinaire environnement.

Un pays chargé d’histoire

À la jonction de la 132, bien à l’abri dans son calvaire, un Christ en croix tend les bras comme pour vous souhaiter la bienvenue. Érigé du temps de la tempérance, ce monument commémore le tragique décès d’un homme en état d’ébriété mort gelé sur ces lieux mêmes. C’est aussi à cette croisée qu’aurait eu lieu en 1759, quelques semaines avant la Conquête, une des premières escarmouches entre les habitants et les Anglais. Et si votre regard porte un peu plus loin, en direction du fleuve, vous remarquerez peut-être un léger renflement du sol, juste avant qu’on atteigne la rive. Il s’agit là d’aboiteaux, un autre vestige du passé, laissé celui-là par les Acadiens qui se sont établis dans la région après avoir fui la Déportation.

En direction de l’est, les monadnocks dressent leur silhouette imposante. Les rares maisons disséminées à leur pied de part et d’autre de la 132 cachent une réalité dont il reste peu de traces. Il y a en effet déjà eu un village ici, en ce lieu-dit de la Pointe-Sèche. Ce sont d’abord les Roy-Desjardins qui s’y installent aussi tôt qu’en 1770. Marins, pêcheurs, constructeurs de bateaux, ils feront tant et si bien qu’on dénombrera bientôt une centaine d’habitants sur place. Mais un armateur de Québec a flairé le pactole. Les riches forêts de pins du proche pays, la présence d’un cours d’eau au bon débit, une main-d’œuvre disponible, voilà autant d’incitatifs qui mèneront en 1835 John Saxton Campbell à se porter acquéreur de la seigneurie. Le nouveau seigneur est un homme entreprenant. Outre un splendide manoir, il fait aménager un moulin, un quai et une jetée pour recevoir les gros navires en provenance de l’Europe. Et voguent nos forêts vers l’Angleterre…

Le Raku

Non, on ne construit plus de goélettes à la Pointe-Sèche. Les navires n’y accostent plus et les traces de la jetée sont à peine visibles. Mais une nouvelle génération de bâtisseurs a investi les lieux : ils ont eux aussi appris à tirer profit des ressources du milieu et leur imagination et leur créativité leur ont permis d’explorer d’autres voies que celles du passé.

Niché au beau mitan de ce site extraordinaire baptisé l’Amphithéâtre ou le Recul-à-Rankin, Samuel Lavoie a posé ses pénates depuis de nombreuses années déjà. Sur une ferme traditionnelle dont les bâtiments sont aisément identifiables à leur toit vert, Samuel a su implanter des cultures jusque là inédites. Ainsi le jeune agriculteur en vint bientôt sur ses 64 hectares à produire des céréales dont il transformera les grains sur place, fournissant notamment la célèbre boulangerie Niemand de Kamouraska en farine de seigle. Mais là ne s’arrêtera pas son ambition. Fier d’une certification biologique acquise en 2003, Samuel multiplie les cultures : on y trouvera bientôt une bleuetière, puis un vignoble fort d’une vingtaine de variétés de cépages fournissant autant du raisin destiné à la table qu’à la production vinicole. La ferme Raku a su réinventer l’agriculture sur ce terroir ancestral, et les vieux de la Pointe-Sèche n’auraient jamais cru n’avoir que quelques pas à franchir pour se procurer leur ration de blanc.

Les Jardins de la Mer

Pour sa part, c’est en direction du fleuve que s’est tournée Claudie Gagné pour cueillir des plantes qui y croissent depuis des siècles, mais dont on avait oublié l’existence, si tant est qu’on n’ait jamais pensé les exploiter. « Après dix ans d’autobus-boutique, six ans de café à la Vieille-École (à Saint-André), le passé est dans nos joyeux souvenirs et le meilleur reste à venir!!! Les Jardins de la Mer s’enracinent dans un élan nouveau!!!... Concentrés sur les herbes d’ici et les algues de l’est, engagés envers le fleuve, la mer, la nature, motivés par les énergies vertes et les valeurs dures, dynamisés par des idées nouvelles et des projets originaux! Au plaisir de vous accueillir!1 »

Vous reconnaîtrez aisément le site : on y décèle immédiatement l’autobus « solaire » qui sert de séchoir pour les plantes marines. On peut cependant aussi se les procurer fraîches, en saison. Alors n’hésitez pas à agrémenter et à varier votre menu. Salicorne, épinards et persil de mer, plantain, chou poivré des dunes, spergulaire, il faut goûter à cette poésie qui croît naturellement en bordure de mer ou fleuronne à même le pays immédiat.

Le cirque de la Pointe-Sèche

Et voici qu’un petit nouveau s’installe dans ces parages, voici qu’y naît une folie grandiose et innovante. Elle prend corps elle aussi à même les attributs et les ressources du territoire, mais se fonde cependant sur de tout autres prémisses, y investissant un créneau tout à fait particulier. Élyme Gilbert a travaillé pour le Cirque du Soleil pendant une dizaine d’années. Voilà longtemps qu’il caressait le rêve de fonder un cirque dans le Kamouraska. Cette longue période de réflexion aura porté des fruits lumineux.

On le sait, l’univers circassien a connu une véritable révolution depuis que les échassiers de Charlevoix ont décidé de brasser la cage. Nombreux sont les héritiers de ces amuseurs publics qui ont pris le relais et insufflé une vigueur et une originalité sans pareilles à une forme de spectacle dont les codes étaient relativement figés. Ici, c’est le décor naturel, la falaise de roche, qui servira d’arrière-scène aux prouesses des acrobates qui s’y produiront pour la première fois cet été. « Surgis des hauteurs vertigineuses d’une paroi rocheuse des artisans fourmillent et assemblent les pièces décousues d’un autre possible. Tous passagers d’une nuit submergée d’étoiles, espérant qu’une bonne vague jaillisse, ils se forgent un horizon, orchestrent leurs cordes et démaillent leurs filets.2 »

Mais ce n’est pas seulement la scène et son décor naturel qui revêtent ici un caractère d’originalité. Pour assister à ce premier spectacle baptisé Naval, les spectateurs seront en effet logés à même un des 17 conteneurs déployés en hémicycle. Empruntant à la fois à l’amphithéâtre romain et aux balcons des théâtres élisabéthains, ce dispositif autorise une proximité sans pareille avec les artistes. Phénoménal!

Et ce n’est pas fini!

Désireux de coucher dans le coin ou de vous y payer du bon temps? Toujours à l’intérieur d’un circuit qui fait moins d’une dizaine de kilomètres, découvrez le Racoin, camping sauvage et bouffe du pays, ou l’Auberge des Aboiteaux où vous attendent Paul et Sylvianne. Un peu plus loin, la Société d’écologie de la batture du Kamouraska (SEBKA) propose camping, randonnée, escalade et kayak de mer. Et à deux pas, mes amis, à deux pas, voici la terrasse la plus magnifique du Québec, celle de la microbrasserie Tête d’Allumette.

Décidément, à partir d’un décor naturel exceptionnel et inspirée par la beauté même du pays, cette nouvelle génération d’artisans aura su y conjuguer une offre tout aussi formidable!

1. Site des Jardins de la mer

2. Site du Cirque de la Pointe-Sèche

Le Christ vous attend à bras ouverts à la jonction de la rue Principale de Saint-Germain et de la 132.

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