Besoin, désir et envie : de quel bois nous chauffons-nous?

Besoin, désir et envie : de quel bois nous chauffons-nous?

19 mai 2019 par 


L’arrivée d’un Costco à Rimouski viendrait-elle combler nos besoins, nos désirs ou nos envies? Pendant que nous réfléchissons collectivement (en sommes-nous seulement capables?) à cette question, la logique capitaliste s’impose. Selon Arnsperger, « le rêve de tout publicitaire, et donc de tout vendeur, c’est un être humain qui n’aurait plus de désir, seulement des envies, et qui vivrait chacune de ses envies comme un besoin1 ». Les publicitaires, au service de la logique du marché, sont maîtres dans l’art de brouiller les frontières entre ces trois instances proprement humaines. Dans ce projet, comment parviendrons-nous à discerner ce qui peut être mis en jeu de ce qui doit être protégé. De quel bois nous chauffons-nous dans cette affaire?

Qu’en est-il réellement de la dynamique besoin-désir-envie? Comment influence-t-elle nos vies? À l’inverse des besoins qui nous sont propres, les envies sont produites et le désir se situe quelque part entre les deux, comme un phare dont l’intensité fera que l’on avancera droit ou de travers. Mais encore, comment cette énergie primaire à géométrie variable se meut-elle? Car oui, elle est bien là, tapie tout au fond de notre être. Quand elle prend la forme du besoin, elle engendre l’angoisse du manque. Quand elle a tout du détachement salutaire, elle nourrit l’intensité du désir. Dans le pire des cas, elle aura la tête de la compulsion faussement rassurante qui engendre la frénésie des envies. Ouf, on n’est pas sortis du bois! Voulez-vous savoir pourquoi? Parce que la grande majorité d’entre nous arpentons le sentier battu de l’industrie marchande. Une belle balade d’aliénés guidée par une armada de publicitaires plus efficaces les uns que les autres à nous confiner dans la compulsion.

La quête du bonheur

Là d’où je viens, on « carburait » surtout aux besoins. Ceux que l’on comble, avant tout, par nécessité. C’était un quartier ouvrier de Québec, où l’on connaissait bien l’angoisse du besoin. Certes, les besoins étaient modestes et parfois insatisfaits. Avec le temps et à force de réflexions, je comprends mieux l’évident bonheur qui animait les citoyens du Domaine Saint-Charles. Ils savaient reconnaître le désir en eux, preuve d’un grand sens du détachement, et savaient vivre avec leurs désirs sans attiser la compulsion de l’envie immédiate : pas de place pour « tout, tout de suite ». Cette simplicité faisait consensus et l’on savait qu’il valait mieux s’y camper. Dans une telle communauté, l’autre n’est pas ce que l’on voudrait être et ne possède pas ce que l’on voudrait posséder. L’autre est complémentaire et unique. Aujourd’hui, il ne subsiste plus rien de ce quartier. C’était il y a 40 ans. Cette communauté, comme beaucoup d’autres d’ailleurs, s’est fondue dans la société hypercapitaliste où se côtoient des travailleurs exploités devant être productifs et des consommateurs exploités au profil très consumériste. Ce qui la remplace « carbure » maintenant à l’envie. C’en est donc fait du désir… il est court-circuité.

Dans cette société, où l’argent est une fin en soi, chacun dépend des envies et des compulsions de l’ensemble des autres. L’interdépendance généralisée est évidente. Le mot d’ordre est clair, chassons nos angoisses du manque, enjambons nos désirs et produisons frénétiquement une source continuelle et virtuellement infinie d’approvisionnement en plaisir. Ce projet de société m’apparaît vide de sens. Attendez, se pourrait-il qu’il y ait un lien avec notre quête du bonheur? Nul doute que, pour le mastodonte capitaliste, le bonheur est plaisir.

À ce sujet, la ville de Rimouski n’est plus la ville du bonheur. Il faut y remédier dans les plus brefs délais! C’est évident, nous aurons besoin de renfort. Comme le dirait si bien notre Bob Gratton national, on va l’avoir notre Costco! Viendra-t-il combler nos besoins, nos désirs ou nos envies? Pour ma part, il ne répond à aucun besoin. Je le désirerai donc secrètement et ne succomberai pas à l’envie.

1. Christian Arnsperger, Science économique et anthropologie de la croissance : que fait l’homo oeconomicus de ses angoisses existentielles?, 2009.

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