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Vol XXIV No 5, mai-juin 2019, Plein feu sur le KRTB

Un Costco nommé désir

Un Costco nommé désir

17 mars 2019 par 

PHOTO: MALIKA LANGELIER


À Rimouski, voir grand pour l’avenir, c’est vouloir un Costco. Et des arguments surprenants circulent à ce sujet : selon le maire Marc Parent, cette enseigne attirera « des résidents du Nouveau-Brunswick, de la Gaspésie, de la Côte-Nord1 » (venus en traversier?) qui, après avoir rempli leur voiture de marchandises, auront encore un peu d’argent à dépenser dans les restaurants, les hôtels et les commerces du centre-ville. On a demandé au professeur Paul Lewis, doyen de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal, ce qu’il en pensait.

Mouton Noir – Selon ce qu’on entend, l’ouverture d’un Costco va ruisseler sur les petits commerçants du centre-ville et leur amener davantage de clientèle. Ce scénario vous semble-t-il réaliste?

Paul Lewis – Cet argument, nous l’avons entendu maintes et maintes fois, s’agissant de Costco ou de Walmart, partout au Canada ou aux États-Unis : les grandes surfaces permettraient de renforcer l’attractivité d’une ville (surtout d’une ville moyenne), de confirmer son statut de capitale régionale. Ce faisant, tous les commerces en profiteraient, notamment ceux du centre-ville. Si l’argument était vrai, de nombreux centres-villes auraient vu leur situation s’améliorer depuis l’arrivée de Costco ou de Walmart au Québec. La réalité est tout autre : à peu près partout, les centres-villes peinent à attirer la clientèle, sauf dans quelques cas, plutôt rares, où le tourisme réussit à donner une impulsion à l’activité commerciale.

Rimouski réussira-t-elle à attirer de nouveaux clients? Rien n’est moins sûr. Les Néo-Brunswickois n’ont pas beaucoup d’intérêt à venir à Rimouski, Costco ou pas. S’ils ne trouvent pas ce qu’ils cherchent à Rivière-du-Loup, ils continueront de privilégier Québec, qui offre beaucoup plus de services pour une distance à peine supérieure à celle qu’ils ont à franchir pour se rendre à Rimouski.

Rimouski attire déjà les gens de la Gaspésie, dont on peut imaginer qu’ils sont nombreux à s’y arrêter pour manger et faire des courses, parfois dormir. L’arrivée de Costco confirmera ce statut de grande ville pour toute la péninsule, mais on voit difficilement comment les ventes des commerces existants pourraient augmenter : Costco viendra piger dans leurs ventes. Les quelques visiteurs supplémentaires ne compenseront pas leurs pertes.

M. N. – S’ajoute la question des taxes : 300 000 $ par année de plus dans les coffres de la Ville, toujours selon le maire. Mais cette activité commerciale n’implique-t-elle pas également des coûts?

P. L. – Les taxes, c’est toujours l’argument qui fait pencher la balance… De telles sommes font rêver. Mais il n’est pas certain que les Villes gagnent à ajouter des surfaces commerciales, si les plus anciennes sont abandonnées. Sinon, comment expliquer que les villes où se sont installées des grandes surfaces aient toujours des difficultés à équilibrer leur budget? On calcule souvent les revenus supplémentaires, mais on oublie de calculer les pertes sur le long terme.

Cela me rappelle le cas d’une ville de la grande région montréalaise qui voulait relancer son centre-ville. Elle a accepté l’implantation de nombreuses grandes surfaces à sa périphérie pour renforcer sa position commerciale dans sa région. Mais après quelques années, force était de constater que le centre-ville vivotait toujours; la situation était peut-être même pire qu’avant l’arrivée des grandes surfaces, et cela s’est matérialisé par des pertes de taxes. L’urbaniste avait alors avoué que le centre-ville rapportait moins que ce que les services municipaux coûtaient à la Ville.

M. N. – Parallèlement, le conseil municipal de Rimouski a endossé la Déclaration d’urgence climatique (DUC), et s’engage donc à réduire son empreinte écologique. L’implantation d’un géant tel que Costco en périphérie peut-elle être compatible avec cet objectif?

P. L. – Les déplacements, surtout commerciaux, se font déjà majoritairement en automobile dans une ville comme Rimouski. La proportion pourrait augmenter légèrement avec l’installation de Costco en périphérie, ainsi que les kilomètres parcourus par les clients, ce qui ferait forcément croître les émissions de GES.

Si nous voulons les réduire, il faut changer notre façon de penser la ville, nos façons de l’habiter, de l’aménager. Cela vaut pour les grandes villes, mais aussi pour les villes moyennes ou les plus petites. Sinon la Déclaration d’urgence climatique pourrait n’être que cela, une déclaration, qui serait sans effet sur la ville et ses habitants.

1 L’avantage, 14 décembre 2018

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