Travailleuses de tous les invisibles, deboutte!

Travailleuses de tous les invisibles, deboutte!

17 mars 2019 par 

Le 8 mars 2019 marquait les 110 ans de la Journée internationale des femmes. D’origine socialiste, la Journée internationale des femmes acquiert son titre officiel en 1977 par décret des Nations Unies. Droit de vote, accès égal à l’emploi et fin des discriminations au travail, tels sont les premiers chevaux de bataille autour desquels s’articulent les mouvements féministes et, par extension, la journée du 8 mars. Le travail dit invisible, celui des mères et des ménagères entre autres, ne figurait pas, ou si peu, au programme de ces mouvements internationaux à l’orée du vingtième siècle.

Aujourd’hui, les Comités unitaires pour le travail étudiant (CUTE), présents au Québec dans plusieurs cégeps et universités, font valoir la nécessité d’une grève générale pour la rémunération des stages dans les champs d’études traditionnellement féminins (travail social, enseignement, etc.), avec pour objectif plus large de « faire reconnaître les études comme un travail intellectuel méritant un salaire et des conditions convenables. » La publication Facebook d’Émilie Ricard, travailleuse dans un CHSLD de l’Estrie, a mis un visage sur les enjeux du travail du care pris en charge contre vents et marées par les infirmiers et infirmières et les préposés et préposées aux bénéficiaires. Ces deux phénomènes semblent répondre, en partie du moins, à l’épineuse question : à partir de quels axes se mobiliser pour la reconnaissance et la valorisation du travail invisible des femmes?

Portraits de travailleuses

Cette interrogation est aussi à la base de l’ouvrage collectif Travail invisible. Portraits d’une lutte féministe inachevée (Éditions du remue-ménage, 2018), dirigé par Camille Robert, historienne, et Louise Toupin, chercheuse indépendante. Par l’entremise des nombreuses voix qui y participent, le livre propose, à travers une approche intersectionnelle, des portraits de ce travail qualifié d’invisible en raison de son caractère privé et gratuit, ou peu rémunéré.

Offrant plusieurs témoignages des collaboratrices elles-mêmes ou d’entrevues rapportées à la première personne par les chercheuses, Travail invisible cerne l’enjeu de manière concrète. On y aborde le travail du sexe, le travail des proches aidantes, le travail des ménagères, le travail des étudiantes, celui des aides domestiques venues d’ailleurs, l’accès difficile au travail pour les femmes issues de l’immigration, le travail reproductif, la charge mentale (concept popularisé par la bédéiste française Emma) et le repli domestique des femmes autochtones causé par la colonisation. En filigrane de toutes ces expériences : la situation précaire et vulnérable des femmes. De manière pressante, les auteures demandent : « Pourquoi l’emploi devrait-il seul accorder des droits économiques? Pourquoi le travail effectué dans le cadre de liens affectifs devrait-il être exempt de rétribution financière lorsque sa charge dépasse la norme attendue? »

L’ouvrage a ainsi pour objectif de faire du travail invisible un objet de mobilisation en mettant en lumière son caractère transversal, plutôt que de le comprendre comme une série d’enjeux séparés. Et ce, sans nier les singularités des différents vécus car, comme Robert et Toupin l’indiquent en introduction, « le travail invisible se vit, se reproduit et se répartit en réalité bien différemment selon les classes sociales, les identités culturelles et ethniques, sexuelles ou raciales et la provenance géographique des femmes qui l’accomplissent ». À la fin du livre, le texte de Valérie Lefebvre-Faucher rappelle d’ailleurs avec force que les cloisons entre nos sphères de vie ne sont jamais aussi étanches qu’on les pense. L’auteure affirme qu’il faut refuser la coupure entre le travail salarié et le travail domestique et reproductif, entre une vie intellectuelle foisonnante et un repli casanier fait de couches qui suintent et de sempiternelles brassées. On peut étendre cette réflexion à l’ensemble des dualités représentées dans l’ouvrage, par exemple entre le travail du sexe et le travail soi-disant respectable, entre le travail de femmes issues de l’immigration et le travail de femmes nées en terre québécoise. Il faut s’assurer que les murs et les plafonds cèdent sous la pression de toutes, solidaires des luttes de chacune; chacune plurielle à son tour, ne s’insérant pas dans une seule case.

À qui la rue?

Pourtant, aujourd’hui comme hier, la mobilisation des travailleuses invisibles reste difficile. D’une part, parce qu’il existe une réticence à se reconnaître dans le statut de ménagère. D’autre part, parce que les grèves que les travailleuses invisibles peuvent mettre en branle s’exercent en grande partie « aux dépens de ceux et celles pour qui [elles se battent] » : leurs familles, leurs patients, etc. Or, s’unir afin que soient valorisées et rémunérées les mamans qui frottent les taches, les travailleuses du sexe immigrantes, les femmes autochtones à la tête de luttes environnementales et les proches aidantes surmenées constitue un puissant projet de société.

C’est ce que je nous souhaite pour le 110e anniversaire de la Journée internationale des femmes : travailleuses de tous les invisibles, deboutte!

Sous la direction de Camille Robert et Louise Toupin, Travail invisible. Portraits d’une lutte féministe inachevée, Les Éditions du remue-ménage, 2018, 200 p.

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