« Quand il fait trop soif trop faim »

« Quand il fait trop soif trop faim »

17 mars 2019 par 

Ça ne pourra pas toujours être la faute aux autres, nous assène Annie Landreville : « Nous ne savons plus vivre » et c’est là que réside, sans appui, notre plus grande faute. PHOTO : Françoise Picard-Cloutier


J’aurais voulu écrire la préface de ce recueil d’Annie Landreville, Date de péremption, plein de fragilités urgentes et de lettres enfermées dans des bouteilles de plastique et lancées à la mer imbuvable et toxique. Ce recueil avertit le lecteur que « la liposuccion du pergélisol » finira par avoir raison de nos Narcisses semés à tout vent. La poète, ici, pratique le « nous » inclusif avec lucidité : elle ne nous regarde jamais de haut : la voici, elle-même, aveugle parmi cette humanité en déroute qui ne sait plus rien, pas même que « nos enfants sont gratuits ». Image terrible pour exprimer l’étendue de notre gaspillage. La catastrophe sera difficile à éviter, elle sera belle et terrible et viendra par « une dentelle de tsunami ».

Ça ne pourra pas toujours être la faute aux autres, nous assène Landreville : « Nous ne savons plus vivre » et c’est là que réside, sans appui, notre plus grande faute. Il faudrait réapprendre à parler autre chose que « l’égomencien », revoir notre vocabulaire de pipeline qui trace des tranchées entre nous et la terre. Le monde est un spectacle, après tout, une « machine gun à popcorn » devant « nos yeux scellés par la sécheresse ». L’avenir est périmé dans les nouvelles du jour « qu’on offre dans un cornet du même papier journal/qui raconte encore l’histoire ». Pourtant, le futur se joue devant nous, dans les transhumances du bétail rendu humain, avide de « nouvelles peaux de papier ». Toute cette misère qui s’ajoute à celle de nos villes sous les « étoiles amputées ». Tous ces lampadaires cannibales dévorant la lumière tombant du ciel vide. Il n’y a plus même l’espoir d’un avenir transcendant; tout est à refaire, mais nous ne savons plus jouer, nous ne connaissons plus l’enfant. Pas plus que la foi en plus grand que soi, d’ailleurs, car ce sont « les filles [qui] sont plus ouvertes que les églises tombées ». D’une terre souillée, l’autre : comme les corps achetés pour moins d’une bouchée de pain. Hénaurmes sont nos dévorations « d’outre-mangeurs chroniques ». Ici, la poésie est parole militante, est urgence à considérer. Il faut lire tous ces graffitis qui « questionnent notre croyance en l’humain ». L’inquiétude qui traverse tout ce recueil d’une grande cohérence semble atteindre son paroxysme dans cette effrayante et superbe vérité : « il n’y aura plus personne/pour savoir que nous ne sommes plus là ». Cela semble sans appel, mais c’est sans compter sur la poète qui annonce que l’espoir s’incarnera dans les « enfants furieux » à venir après nous.

J’exige de la poésie qu’elle me traverse en me laissant fébrile. Ce livre est justement de ceux qui rendent nerveux : ce qui agit dans ses mots donne envie de déclamer rageusement un amour pour le genre humain, dans tous les guichets automatiques de la ville, rien que pour voir si ce qu’écrit Landreville est vrai. Gageons que la poète elle-même saurait prescrire la bonne dose de poésie aux endettés qui font la file pour emprunter au temps ce qu’il est impossible de lui remettre.

Annie Landreville, Date de péremption, Éditions de la Grenouillère, 2019, 96 p.

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