Les artistes ont-ils vraiment besoin de manger?

Les artistes ont-ils vraiment besoin de manger?

18 mars 2019 par 


Boutade? Que nenni. Il s’agit là du titre d’un collectif publié par Coline Pierré et Martin Page, couple d’écrivain.e.s français.

Dans cet ouvrage, 31 artistes, à parité de femmes et d’hommes, répondent à 35 questions sur la création, ce qui les allume, leurs alliés, les ennemis, les pièges, la joie, la colère, le rapport avec la réalité, leurs revenus. Ce qu’il y a dans leur frigo. « Nous parlons de nos vies d’artistes dans ce qu’elles ont de plus trivial et profane : le quotidien, le travail, l’argent, la famille, tous les gros mots, en fait, et c’est une parole qu’on n’entend pas souvent. » Les réponses sont brèves, longues, sérieuses, jubilatoires. Ainsi, à la question « As-tu vraiment besoin de manger? », Sandrine Bonini, autrice et illustratrice jeunesse réplique : « Non, pas du tout, je me nourris de gouttes de rosée comme les fées et c’est bien suffisant. » Moult délices de la sorte émaillent ce recueil.

Les métiers de la plume, car écrire est bien un métier, comptent pour les deux tiers environ des talents représentés. D’autres arts les accompagnent : peinture, illustration, création culinaire, photographie, musique, cinéma, BD, etc., « parce que les frontières sont absurdes et que nos adversités se ressemblent beaucoup. Il s’agit de casser ça, les séparations ».

Ici, adversité rime entre autres avec précarité. Certes, les artistes qui participent à ce volume vivent de leur art. Certains, intégralement. D’autres ont, ont eu ou auront peut-être encore un emploi alimentaire, salarié, une profession : avocat, enseignante... l’écrivaine Clémentine Beauvais se présente comme « proféauteure ». Une chose est sûre : la plupart d’entre eux « ne vi[ven]t pas largement », même si ce n’est pas forcément un sacrifice. Ils partagent un atelier, négligent les vacances, boudent la consommation, s’éloignent des grandes villes, notamment de Paris, mais pas toujours, vivent à la campagne, retournent parfois chez leurs parents, bénéficient à l’occasion d’un héritage. Pourtant, quand on lui demande « Qu’est-ce qui pourrait te faire abandonner? », Audrey Alwett, autrice et scénariste, rétorque : « Une balle dans la tête y parviendrait très probablement. »

L’adversité se décline aussi à l’aulne du genre, comme en atteste la question suivante : « Est-ce que le fait d’être un homme ou une femme a une influence sur ton travail ou tes conditions de création? » La réponse? Je vous laisse deviner.

À ce titre, surfant sur la féminisation de la langue française, débat d’actualité s’il en est, la réponse de Coline Pierré à la première question – « Que réponds-tu quand on te demande quel est ton métier? » – est magistrale : « Quand je suis mal à l’aise, je dis auteure, en pensant le e très fort. Quand j’ai à peu près confiance en ma légitimité mais pas en mon féminisme, je dis écrivain. Quand je suis plus assurée, je dis écrivaine. Quand je suis prête à amorcer un débat et que j’ai envie de provoquer les oreilles (ou le conservatisme ou le sexisme) de mon interlocuteur ou de mon interlocutrice, je dis autrice (et généralement, en effet ça provoque). Mais le plus souvent j’hésite, je regarde mes pieds et je baragouine : "J’écris des livres pour enfants". Et tandis que je m’autoflagelle de cette formulation hypocrite, on me demande de répéter parce qu’on n’a rien compris. »

Bref, ce panorama de la vie d’artiste soulève des réflexions nombreuses, est riche de partages, de sensibilité, d’humanité, de poésie. D’humour. Un incontournable pour « déjouer l’attendu, inspirer et donner des forces ». On espère la suite très bientôt.

Entretiens menés pas Coline Pierré et Martin Page, Les artistes ont-ils vraiment besoin de manger?, Monstrograph, 2018, 352 p.

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