Le temple glacial du livre

Le temple glacial du livre

17 mars 2019 par 

On ne s’attendrait pas à cela en plein carnaval. De fait, on ne s’attendrait pas à ça du tout. La tuque rabattue jusqu’au nombril, les bottes remontées jusqu’aux aisselles, le foulard comme une burka avec les seules mirettes presque aveugles pour dirigeables, on entend bien, malgré les oreilles enfouies sous l’angora, on entend bien la musique qui jaillit du portail aux portes grandes ouvertes, et il s’agit bien de refrains de circonstance. Mais quoi? On aurait transformé une église en refuge pour le bonhomme? En un kiosque touristique? En une manufacture de caribou? Le temps que la brume se dissipe autour de sa silhouette, et la stupéfaction trouve le moyen de s’étonner un cran plus haut. 

Des livres, des livres partout. Des étagères à perte de vue et des tables croulant sous des tonnes de vinyles. Un véritable capharnaüm, royaume des invendus, voire des invendables, à quelques encablures du pilon ou de la benne à ordures. Dernière chance. L’espace n’est pas chauffé, peu s’en faut. Une immense coquille glaciaire, comme un frigo du savoir et de la mémoire, une morgue vivante où des milliers d’auteurs désespèrent encore de vivre entre les pages moribondes de leurs écrits. La culture figée comme après le cataclysme. Les mots gelés, pris de court sous leur fragile enveloppe de papier, pour le moment encore pérennes. Et quel environnement! La riche ornementation de jadis aurait été saccagée pour ne laisser place qu’à d’horribles murs lépreux qui rappellent certains intérieurs de Pompéi. Céramiques cassées, ternies, défraîchies, voûtes fastueuses et inutilement grandiloquentes, tabernacle éventré à la porte béante, trônant toujours au mitan d’un autel de marbre blanc à demi masqué par un fatras de cossins dignes du plus vulgaire des marchés aux puces. On comprend que le Seigneur ait préféré déserter les lieux. C’est comme si on avait arraché sa peau à la religion et qu’il ne restait plus que des lambeaux de chair morte accrochés ici et là, la foi n’exhibant plus que la structure de son hideux squelette, toute chance de résurrection à jamais disparue. Plus que désacralisés, les lieux sont carrément déchrissés, et, signe des temps, les marchands victorieux ont déserté le parvis pour prendre pleine possession de la nef, cette dernière, tout comme leur économie, fut-elle en train de sacrer le camp. On squatte les vestiges qu’on peut. Un bel avenir pour la cathédrale de Rimouski ?

Difficile d’imaginer, en ces lieux mêmes et en d’autres temps, les bourgeois de la Grande Allée, bien au chaud sous leurs pelisses animales, génuflexer à outrance et à qui mieux mieux devant le faste des hautes figures ecclésiastiques croulant sous la soie des étoles et des chasubles, l’ostensoir brandi à bout de bras. En ce moment, c’est plutôt une foule païenne, anonyme et disparate, disparue sous le poids des Canada Goose ou autre attirail d’idoine confection, qui glane d’un étal à l’autre, pingouins surgelés surpris qu’en ces temps carnavalesques on leur offre une pâture autre qu’un peu de tire d’érable roulée dans la neige, ou une quelconque mixture de vinasse et de whisky blanc. Et en place et lieu des grandes orgues qui devaient autrefois faire vibrer de leurs accents sacrés l’âme même de ces murs de pierre érigés en un autre siècle, à la faveur d’une piété grassement pourvue, on entend monter de la rue le gras barrissement des trompettes en plastique qui glapissent une joie de vivre frelatée et témoignant de mœurs plus frivoles.

On trouve ici de tout en matière de littérature et de musique. Et c’est quand même rassurant de penser que Jacques Poulin, Victor-Lévy Beaulieu, Nicole Brossard, Monique Proulx, voire Denis Diderot ou Stefan Zweig, de même que des dizaines de milliers d’autres ont trouvé ici refuge, et qu’il ne suffit que d’un esprit curieux pour permettre à ces auteurs de retrouver la chaleur d’un appartement douillet où puissent se déployer à foison leur génie et leurs lumières, leur créativité et leur imaginaire. Pour ma part, j’y ai libéré l’âme de Stéphane Mallarmé, de Fernando Pessoa, d’un iconoclaste savoureux nommé Henri Michaux, et Arthur Buies m’invitera bientôt à ses côtés pour visiter L’Outaouais supérieur. En bout de ligne, n’est-ce pas tout à fait réjouissant que la littérature, la science et les connaissances puissent ainsi s’imposer entre les murs frigorifiés d’une église désaffectée, au moment où l’esprit religieux la déserte? Certes, à moins vingt degrés sous zéro, oublions la consommation sur place. Vaut mieux le confort et la solitude de son logis. Et, en cette matière, en quoi la pratique de la religion devrait-elle différer de celle de la littérature ? 

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