Le peuple, ce blob

Le peuple, ce blob

17 mars 2019 par 

Montréal vit une formidable croissance dans tous les domaines. On dirait qu’il y a une gêne à Montréal de parler de nos succès.

 – Millionnaire Stephen Bronfman

 

Il ne faut pas en vouloir aux citoyens. Nous sommes des privilégiés, il faut bien le reconnaître.

 – Millionnaire Mitch Garber

Ce véritable dialogue, tiré d’un journal, pourrait avoir été écrit par Tchekhov ridiculisant les turpitudes de l’aristocratie. La réalité dépasse le théâtre avec ces deux richissimes mangeux d’marde discutant, du haut de leur tour, de la formidable croissance économique qui ne profitera pas à la population, mais uniquement à l’élite. Ça pue le mépris.

De Tchekhov, faisons le grand écart vers le blob. Tout d’abord, connaissez-vous Le Blob? C’est un film d’horreur-science-fiction de série B. Y’a eu plusieurs films et remakes du Blob, et le meilleur est celui de 1988. Synopsis : « Une météorite percute la Terre. Une masse informe s’en extrait et grandit en ingérant un à un les habitants d’une ville des États-Unis. Le Blob ne fait pas de distinction, il mange autant les hommes, les femmes, les vieillards et les enfants ». Le même régime alimentaire que Michael Jackson. Mais le blob existe aussi dans la vraie vie. Y’a été surnommé ainsi en référence au film. Une émission de radio à France Culture le décrivait : « Ni mâle, ni femelle, sans cervelle, mais éternel ». Le blob. C’est un organisme assez primitif qui a entre 500 millions et un milliard d’années. Y’est pas à son premier BBQ! Au départ, le blob a été classé chez les végétaux puis chez les champignons, y’a même fait un détour par le règne animal, et aujourd’hui il est dans la classe des myxomycètes, c’est-à-dire les champignons gluants, mais ce n’est pas un champignon. Le blob se définit beaucoup par ce qu’il n’est pas, comme le Pérou (tout ce qu’on sait, c’est que c’est pas le Pérou). Le blob mange comme un animal et se reproduit comme un champignon (une phrase à ne pas écrire sur Tinder). Bref, une masse informe capable de provoquer le chaos de la civilisation ou un genre de gros champignon sans cervelle et mystérieux, ça résume très bien la vision que l’élite a du peuple.

Ce qu’on appelle les élites, c’est-à-dire les politiciens, les médias mainstream, la classe affaire, n’ont aucune confiance dans le peuple : ce blob, cette masse informe, ce troupeau dérouté, ces badauds incapables de s’orienter sans eux. Le mépris des élites, dont parlent, entre autres, les gilets jaunes. L’écrivain Édouard Louis résume à merveille : « on le voit, les gilets jaunes représentent une sorte de test de Rorschach sur une grande partie de la bourgeoisie; ils les obligent à exprimer leur mépris de classe et leur violence que d’habitude ils n’expriment que de manière détournée…».

Ne comptons pas non plus sur l’élite libérale. Les universitaires (certains du moins), les journalistes pis les progressistes sont incapables de digérer cette critique-là et d’en faire une autocritique. Les universitaires diront qu’ils ne « sont pas assez éduqués » pour bien comprendre, les journalistes se dédouaneront en disant que « c’est la faute des fake news », pis les progressistes accuseront les « populistes ». Crisse, y doit ben avoir une raison pourquoi les gens du peuple se tournent vers tout ça? Et si les citoyens et les citoyennes étaient tannés de se faire juger par certains universitaires au lieu qu’on leur transmette des connaissances? Et si les gens voyaient bien que les journalistes ne les représentent pas, ne leur parlent pas? Et si les gens se sentaient abandonnés par les progressistes qui ne remettent plus en question le néolibéralisme, la croissance, la mondialisation et les accords de libre-échange qui volent des jobs et du cash aux travailleurs et aux travailleuses? C’est aussi ça le mépris des élites!

Quand on daigne lui donner une visibilité médiatique, au blob, c’est à La poule aux oeufs d’or pour rire de ses rêves; c’est à L’Arbitre pour rire de ses déboires judiciaires; c’est lors de vox pop pour rire de ses opinions politiques…

Mais le plus important à propos du blob (l’organisme unicellulaire) : c’est qu’il ne meurt jamais. Si on le coupe en deux, il continue de vivre. D’ailleurs, le blob détient le record du monde de la cicatrisation la plus rapide. J’aimerais en dire autant de tous les coeurs en peine qui composent le corps politique du peuple. Peut-être qu’un jour, il y aura des greffes de blob sur le petit cœur des humains méprisés, dévastés, les « tout-seuls », pour qu’il cicatrise plus rapidement.

Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe