Elles sont aussi bédéistes!

Elles sont aussi bédéistes!

18 mars 2019 par 


Dans la grande confrérie des artistes, les bédéistes font souvent figure de négligés. Peu importe la richesse de son propos ou de ses illustrations, rares sont ceux disposés à percevoir la bande dessinée comme une forme d’arts visuels et ils sont encore moins nombreux à la percevoir comme une forme de littérature. Dans le palmarès des arts, la bande dessinée est reléguée à l’avant-dernière position, presque éclipsée par le multimédia et le jeu vidéo. Les bédéistes font rarement la manchette, et encore moins l’objet d’un documentaire ou d’une exposition au musée et c’est encore plus vrai quand il s’agit d’UNE bédéiste. Dans le petit monde de la BD, les femmes sont invisibles. Si les amateurs de BD sont nombreux à reconnaître le génie d’un Hergé, d‘un Moebius ou d’un Bilal, peu nombreux sont enclins à ajouter Claire Bretécher (Agrippine) ou Marjane Satrapi (Persépolis) à cette liste. Lorsqu’il est question de bande dessinée, les femmes demeurent trop souvent sous-représentées. Pourtant, un simple coup d’œil sur la liste des participantes au Festival BD Montréal montre qu’elles sont nombreuses à mettre leur talent au service des planches. En ce mois de la Journée internationale des femmes, il m’apparaissait opportun de contribuer à la « désinvisibilisation » des femmes à l’œuvre dans le milieu en présentant trois œuvres ayant attiré l’attention durant les derniers mois.

Betty Boob (éditions Casterman) Julie Rocheleau (illustrations) et Véro Cazot (textes)

Dans cette bande dessinée aux allures d’un film muet, Véro Cazot et Julie Rocheleau s’emparent sans tomber dans l’apitoiement d’un sujet casse-gueule : le cancer du sein. Betty Boob est avant tout l’histoire d’une reconstruction au sens large, soit celle d’Elizabeth qui, après avoir été confrontée à une mastectomie, refuse de n’être qu’une autre victime d’un mal insidieux pour nous rappeler qu’être femme ne se limite pas à avoir deux seins. À la fois drôle, émouvant et féministe, Betty Boob est superbement mis en image par Julie Rocheleau (La Colère de Fantômas) dont le coup de crayon, comme les choix de couleurs et les cadrages parviennent à donner vie à cette œuvre lumineuse et forte.

Capitaine Aime-Ton-Mou contre les ténèbres du suif (éditions La Bagnole  : Tout-Terrain) Boom (illustrations) et Guylaine Guay (textes)

Assisté de Rolande, Capitaine Aime-Ton-Mou, véritable superhéros d’une société carburant à l’uniformisation des corps, vole au secours d’une femme prisonnière de sa gaine, conscientise les jeunes enfants à l’importance d’aimer leur corps et aide une dame à affronter la phobie des banquettes. Elle affronte aussi Robert the intimidator, celui-là même qui, à l’école primaire, lui volait ses lunchs, détachait ses lacets et l’appelait gros jambon. Le regard des autres, le rapport à son corps, le poids de la société à travers le paraître et le sentiment de rejet qui en découle sont abordés avec humour dans cette création de Guylaine Guay et de l’illustratrice Samantha Leriche-Gionet alias Boom. Dans la mouvance des mouvements prônant l’image positive du corps, Capitaine Aime-Ton-Mou mérite se place au sommet du panthéon des superhéros!

La croisade des innocents (éditions Noctambule) Chloé Cruchaudet (illustrations et texte)

Au Moyen-Âge, Colas, un jeune orphelin persuadé d’avoir vu Jésus sous le couvert de glace d’un lac, incite ses compagnons à entreprendre une croisade devant les mener au tombeau du Christ à Jérusalem. S’inspirant librement d’un fait historique qui serait survenu en 1212, Chloé Cruchaudet relatait, dans une entrevue donnée au magazine Télérama, que ce qui l’intéressait dans cette histoire, c’était de voir comment des jeunes immatures pouvaient affronter des situations terrifiantes et justifier leurs actes parfois immoraux au nom de croyances sans fondement. Elle parvient à le faire dans un roman graphique fantaisiste et troublant où l’espoir et la noirceur se voisinent. Servi par un trait fin et expressif ainsi que par des jeux d’ombres délicats et une mise en couleurs sobre, le dessin de Chloé Cruchaudet transmet habilement les inquiétudes et les espoirs de ces gamins manipulés. Récipiendaire de plusieurs prix pour Groenland Manhattan paru en 2008 et Mauvais genre publié cinq ans plus tard, Cruchaudet signe ici une des meilleures bandes dessinées de 2018; un incontournable à ranger tout près de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris dont on attend impatiemment le tome 2 en 2019.

Julie Rocheleau et Véro Cazot, Betty Boob, Casterman, 2017.
Boom et Guylaine Guay, Capitaine Aime-Ton-Mou contre les ténèbres du suif, La Bagnole, 2018.
Chloé Cruchaudet, La croisade des innocents, Noctambule, 2018.

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