La route du lilas de Éric Dupont

La route du lilas de Éric Dupont

20 janvier 2019 par 


Il y a d’abord la prémisse du livre qui laisse songeur, ou à tout le moins qui peut faire fuir un lecteur, disons, moins féru de ce genre d’histoire en bouquet : il s’agit donc de deux vieilles femmes qui, chaque printemps, prennent la route en camping-car et suivent la floraison des lilas pour aller s’asseoir à l’ombre de leur parfum mnémonique. Ces deux dames d’apparence respectable n’en sont pas moins des passeuses de frontières pour de pauvres réfugiés en difficulté qui ne sont jamais des illégaux ordinaires. Un beau jour, elles tombent sur une Brésilienne qui en a très long à raconter. Et cette fois l’odeur de lilas, bien à propos, comme une madeleine proustienne, va stimuler la logorrhée fictionnelle de cette Sud-Américaine qui a tout vécu. Tombée en amour avec un paparazzi chasseur d’Édith Piaf, qui s’avère violent et trompeur, notre dame Pia, de son prénom, ne se laisse pas, malgré tout, enfermer. Dans un Paris sujet aux fontis, ces effondrements de chaussées qui brisent les immeubles, elle fait la connaissance de Thérèse, qui a une fille, déjà connue dans La logeuse (2006) du même auteur, et c’est immédiatement le coup de foudre. Passionnées de Simone de Beauvoir et de Rosa Luxemburg, les deux femmes apprendront l’autre sexe, comme on apprend une autre façon d’être femme. Et oh! artifices de l’intrigue, le périple de notre brésilienne écrivaine va se conclure en Gaspésie, entre Matane et Gaspé qui est, après tout, « la terre du bout du monde » comme le chantaient les Micmacs. C’est là, dans le village de Notre-Dame-du-Cachalot, invention de Dupont, que la fille de Thérèse se retrouve pour mettre à mal le projet de société néolibérale et foireux mis au point par une technocrate de Chicago. Vaste ouvrage que ce roman on ne peut plus fleuri qui trace le portrait d’un Brésil onirique, où le meilleur advient dans le portrait d’une impératrice d’origine autrichienne, folle à temps partiel que Dupont saura rendre attachante de sa plume potache et quelque peu racoleuse.

Confessons que je suivais Dupont comme on regarde un grand frère patiner, sur la mare, pour apprendre à mon tour. Or, me voilà cette fois fort marri : cette boulimie dans les lieux, les personnages, l’imaginaire, les récits finit par lasser parce que pratiquée ailleurs et mieux, chez nombre d’auteurs dits « étrangers ». N’empêche, je suis ronchon, mais si j’étais libraire, je saurais à qui conseiller ce roman objectivement bien construit, rendons-lui cette justice. J’aurais tellement voulu que son Notre-Dame-du-Cachalot inventé de toutes pièces soit plus crédible, plus vivant, moins caricatural. Après tout, Éric Dupont est l’un de ceux qui sait comment mythifier ce pays-pas-pays qui sombre de plus en plus dans l’hystérie paroissiale. Sauf que cette fois, il est passé à côté; car, comme chacun sait, trop de fantaisie tue la fantaisie. 

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