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VOL XXIV No. 2 Éducation et solidarité internationale

Un chef-d’œuvre monstrueux

Un chef-d’œuvre monstrueux

6 novembre 2018 par 

Dans sa première incursion dans le roman graphique, l’éditeur Alto frappe un grand coup en adaptant en version française le premier volume de My favorite thing is monsters (édition Fantagraphics, 2017). C’est que ce roman graphique scénarisé et illustré par Emil Ferris possède toutes les caractéristiques d’un chef-d’œuvre. Iconoclaste, émouvant et d’une beauté à couper le souffle, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres (en version française) est à la bande dessinée ce qu’un Château d’Yquem 2009 est aux Sauternes : un grand cru qui se déguste langoureusement en sachant bien qu’une fois la coupe vide, on en sera à jamais marqué.

Le récit d’Emil Ferris prend place dans le Chicago des années 1960, dans un quartier où les Trente Glorieuses passent pour une légende urbaine. Pauvreté, exclusion et racisme s’y côtoient. Mais Karen Reyes, du haut de ses dix ans, voit autre chose. Son monde à elle est peuplé de créatures extraordinaires et monstrueuses découvertes à la télé, dans les bandes dessinées d’horreur et lors de ses visites dans les musées. Si Karen rêve d’être mordue par un loup-garou, ce qu’elle craint avant tout c’est de « devenir comme eux… Grossiers, Ennuyeux, Nuls, Stupides : G.E.N.S. […] », car « ils ne croient que ce qu’ils peuvent voir, sentir, goûter, toucher, entendre ou acheter ». Mais la réalité n’aime pas les rêveurs, et les événements entourant la mort mystérieuse d’une belle voisine le lui rappelleront…

L’originalité de l’œuvre relève d’abord de la forme du récit qui se déploie dans le cahier à spirale de Karen, un objet hétéroclite épousant autant la forme d’un journal intime que celle d’un cahier de croquis. Dès lors, Emil Ferris s’éloigne du format traditionnel du roman graphique ou de la bande dessinée. Ici, on abandonne cases et phylactères pour laisser place à une narration éclatée où tous les espaces disponibles permettent de noter les pensées et les réflexions de l’héroïne. Les marges cèdent leur place aux contours d’une illustration pour encadrer l’hyperactivité cognitive de la jeune Karen.

Le travail de Ferris est également exceptionnel par son graphisme. L’auteure laisse sans voix devant le réalisme de ses dessins crayonnés au stylo Bic. On ne peut par ailleurs passer sous silence ses réinterprétations de célèbres tableaux ou celles des couvertures horrifiques des bandes dessinées lues par Karen qui font continuellement échos au scénario. On ne peut non plus ignorer la polyvalence de l’illustratrice capable de passer du surréalisme à la caricature, d’un dessin riche en couleurs et en profondeur à des esquisses en noir et blanc en parfaite harmonie avec son intrigue. Bref, Emil Ferris réinvente le roman graphique et en fait une œuvre d’art unique et incomparable. En tournant la dernière page de ce premier opus d’un diptyque, on comprend aisément pourquoi Moi, ce que j’aime, c’est les monstres cumule les récompenses depuis sa parution.

Au-delà de ce qui précède, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres demeure avant tout un livre coup de poing contre l’intolérance et toutes ses déclinaisons. C’est un rappel éloquent que la vie est tout en nuances et que la bonté comme la haine peuvent jaillir autant chez les plus gentils d’entre nous que chez les plus monstrueux.

Emil Ferris, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Alto, 2018, 416 p.

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