dernier numéro

VOL XXIV No. 2 Éducation et solidarité internationale

Tout nu

Tout nu

5 novembre 2018 par 

J’ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur. Maintenant, j’ai toujours le vertige, et aujourd’hui, 23 janvier 1862, j’ai subi un singulier avertissement, j’ai senti passer sur moi le vent de l’aile de l’imbécillité.

– Baudelaire

L’essai dit tout. C’est son piège le plus fécond de se condamner à ouvrir les rideaux pour laisser entrer la lumière. À l’intérieur, on doit y trouver quelqu’un dans sa plus complète nudité, ainsi que le souhaitait Montaigne. Une telle intrusion, presque viol de l’intimité, n’est pas sans hasard l’une des formes les plus nouvelles apparues parmi les littératures de l’époque moderne comme un fantôme sans drap qui hante la conscience avec les plus menus détails de son anatomie : un effet aussi saisissant que celui des pendus de François Villon pour ses contemporains, dans ce mélange effrayant de banalité et d’extraordinaire. Ces vers rythmés par le vent qui balance les corps sur le gibet au bout de ces chaînes rouillées par le sang et la pluie achèvent de partager la joute qui occupera un espace non négligeable dans l’arène littéraire. L’essai et la poésie disputeront ainsi au roman, dont les feuilletons accompagnent le développement du capitalisme, les spectres qui vont habiller les révolutions futures.

Au Québec, où l’idée même d’une littérature canadienne-française est d’abord malmenée par la critique qui n’y voit qu’un avatar débile de la vraie littérature de France, c’est par l’essai que les premières voix originales se feront entendre, sous les plumes d’Arthur Buies et de Jules Fournier. Octave Crémazie, mauvais marchand et poète médiocre, se révèle dans ses lettres à l’abbé Casgrain dans le plus simple appareil, débarrassé des oripeaux de la poétique de son temps, et met son doigt sur le bobo : « Que de jeunes talents parmi nous ont produit des fleurs qui promettaient des fruits magnifiques; mais il en a été pour eux comme, dans certaines années, pour les fruits de la terre. La gelée est venue qui a refroidi pour toujours le feu de leur intelligence. »

Plus tard, Victor-Lévy Beaulieu portera à un degré inégalé le pouvoir transgressif de l’essai, en mettant sa propre vie en parallèle des géants qui l’obsèdent, de Jack Kerouac à James Joyce, en passant par Victor Hugo et Melville. D’ailleurs, l’essayiste VLB m’a toujours paru infiniment plus habile que le romancier, lui qui ne craint pas de déployer des mondes autour d’une parole qui n’a besoin que d’une ampoule pour éclairer sa fuite dans ses grosseurs. Et nous fuyons toujours, dans un sens ou dans l’autre, quand il s’agit de plonger dans cette noirceur commune, dans l’inconnu vertigineux de la pensée mise à nu. Nous cherchons à cacher quelque chose qui se révèle dans la faille où nous passons pour sortir de notre cachette.

Aujourd’hui, dimanche 7 octobre 2018, j’observe la poussière et les cheveux morts qui dansent autour du lit où je tente de me sauver de ma famille, le temps de terminer cet essai sur l’essai sans rater la cible. Mon cœur mis à nu s’éclaire d’une idée nouvelle, aussitôt gâchée. J’aurais dû prendre des notes. Je suis toujours en retard sur mes idées.

Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe