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VOL XXIV No. 2 Éducation et solidarité internationale

L’ESSAI LITTÉRAIRE AU BANC D’ESSAI

L’ESSAI LITTÉRAIRE AU BANC D’ESSAI

5 novembre 2018 par 


J’enseigne depuis maintenant plus d’une vingtaine d’années — j’ai enseigné à l’université et au cégep, au Québec et dans l’Ouest canadien — et un peu partout, j’ai dû expliquer sans relâche que, non, la littérature ne se résume pas au roman, même si nous vivons à l’époque de la domination massive du genre romanesque. Je répète souvent à mes étudiants qu’il existe d’autres genres littéraires tout aussi passionnants, comme le théâtre et la poésie. Mais il y a aussi l’essai, le plus indéfinissable des grands genres littéraires, au point où l’on parle souvent — à la dérision — de l’essai comme du quatrième genre, façon rencontre du troisième type, comme s’il s’agissait d’une sorte d’extraterrestre mal dégrossi.

C’est que l’essai regroupe souvent tout ce qui n’entre pas dans les trois premiers genres. On y fait entrer les biographies, les études universitaires, les analyses, les commentaires, les pamphlets, les manifestes, c’est-à-dire tout ce qui reste... même les livres de cuisine (on se souvient tous de l’attribution à Ricardo et à sa Mijoteuse du Prix de l’essai décerné par le public lors du Salon du livre de Montréal en 2013). L’essai est souvent défini par la négative : l’essai n’est pas ceci ou cela. Le Prix des libraires du Québec a poussé cette définition large à l’extrême, en prenant quand même soin d’écarter les aberrations à la Ricardo et en recentrant le prix sur la prose d’idées. C’est néanmoins Jonathan Durand Folco qui a remporté le prix avec son À nous la ville. Traité de municipalisme (Écosociété). C’est un excellent livre, il ne faut pas s’y méprendre. Le problème n’est pas là, mais plutôt dans la manière : comme son titre l’indique, il s’agit ici d’un traité, pas vraiment d’un essai…

Mais justement, qu’est-ce qu’un essai, ou, plus précisément, un essai littéraire? Je ne pourrais pas trancher cette question très difficile en quelques lignes, mais disons qu’on ajoute l’adjectif « littéraire » pour bien montrer la différence entre la définition négative de l’essai préconisée par le Prix des libraires et celle que des revues comme Contre-jour et des maisons d’édition comme Nota bene veulent faire valoir et qui tient d’une grande tradition québécoise commençant avec Arthur Buies, en passant par Pierre Vadeboncœur, Yvon Rivard, Jacques Brault, Suzanne Jacob, Nicole Brossard, mais aussi par toute une génération de jeunes auteurs, comme Gabrielle Giasson-Dulude, Mathieu Bélisle, Filippo Palumbo, Maxime Catellier. Tous écrivent des essais littéraires au sens le plus précis du terme. Ce ne sont pas des idées exprimées en prose, c’est plutôt une pensée creusée à même le style de leurs auteurs. Et le style n’est pas qu’une affaire d’écriture, c’est surtout une façon de penser, et même de vivre.

C’est donc dire que l’essai littéraire se veut une manière marginale et presque poétique d’habiter le monde, avec attention et circonspection, précision et lenteur. En un mot, l’essai littéraire, c’est l’âme même de la littérature. Voilà pourquoi il est nécessaire plus que jamais d’en écrire et d’en lire, dans ce monde de plus en plus dénué de toute âme et qui perd le sens même de l’attention aux êtres et aux choses qui pourtant l’habitent encore, avant que la catastrophe nous avale dans son indifférence universelle.

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