dernier numéro

VOL XXIV No. 2 Éducation et solidarité internationale

La liberté de s’exprimer, le privilège de se faire entendre

La liberté de s’exprimer, le privilège de se faire entendre

5 novembre 2018 par 

La saisie des bobines du film Les enfants du paradis par la police de Montréal en 1947, la destruction de Corridart par la Ville de Montréal en 1976, l’opposition des ayants droit de l’opéra Bizet à la diffusion en France (jusqu’en 1981) du film de Preminger (1955) transposant l’histoire de Carmen dans un milieu noir américain constituent de véritables cas de censure. En revanche, en mettant fin à SLĀV, le Festival de jazz de Montréal ne cherchait qu’à préserver une image de marque commerciale. Les hauts cris provoqués par une prétendue censure m’ont ramenée à Ce que parler veut dire de Bourdieu, que je me permets de résumer ici de manière lapidaire : c’est une chose de pouvoir parler librement, c’en est une autre que de se faire entendre, car n’a pas accès à une tribune qui veut. Être entendu est donc affaire de privilège. Projeter l’économie des échanges linguistiques bourdieusienne dans le champ culturel revient à examiner les jeux de pouvoir qui s’y déploient.

Les maisons d’édition choisissent de publier tel ou tel texte en fonction de leur politique éditoriale. On imagine mal, par exemple, Le Noroît publier Lesbiennes d’acid de Denis Vanier en 1972. Si la revue XYZ accepte tous les textes des auteurs de son collectif de rédaction, aux Herbes rouges, on se réserve le droit de refuser le manuscrit d’un auteur maison, peu importe sa notoriété. Virginia Woolf a publié la plupart de ses œuvres à compte d’auteur à la Hogarth Press; Victor-Lévy Beaulieu s’autopublie. City Lights a publié Howl and Other Poems d’Allen Ginsberg, jugé obscène par d’autres; les Éditions Parti pris ont publié des œuvres en joual. L’éditeur Pierre Tisseyre refusa de publier Réjean Ducharme qui fut publié chez Gallimard.

Pour se tailler une place dans le champ littéraire, il ne suffit pas d’être publié, il faut la reconnaissance : celle de la critique (médiatique et universitaire), celle des pairs, des prix littéraires, des institutions d’enseignement. Et celle du temps. Si des voix innues commencent à se faire entendre, c’est grâce notamment au travail de Mémoire d’encrier qui non seulement publie les Joséphine Bacon, Natasha Kanapé Fontaine et autres, mais réussit à en orchestrer la réception sans laquelle les textes littéraires n’ont que peu d’existence. En littérature, la liberté d’expression est donc tributaire à la fois de la diversité des politiques éditoriales et de celle des cénacles de réception.

Imaginons un instant que tous les manuscrits reçus par les maisons d’édition soient publiés sans distinction : le marché serait alors inondé de livres sans intérêt. C’est ce qui semble se passer avec la démocratisation de l’information sur Internet qui, paradoxalement, génère plus de cloisons que d’ouverture. Vivre la démocratie est complexe et exige une éducation idoine; hélas, le parcours scolaire privilégie le formatage et la performance plutôt que la culture et la réflexion. Or la masse humaine se laisse facilement porter par la vague. Les gens aiment croire qu’on puisse à la fois réduire l’impôt et augmenter les services. Ils tolèrent d’être épiés constamment (via Facebook, Amazon, Google, etc.) sans s’inquiéter des conséquences possibles. Quand deux manifestations antagonistes organisées à partir de comptes Facebook russes ont lieu le même jour dans une ville américaine, est-ce la libre expression du peuple? Les virtuoses de l’algorithme qui se servent actuellement du Web comme d’un laboratoire pourraient bien devenir les nouveaux maîtres. Les expériences de contrôle du comportement social en Chine font peur. Ici, on ne semble pas comprendre qu’exposer sa vie privée, c’est aussi renoncer à un espace de liberté. Et sous le masque des trolls hurleurs, au-delà de la colère, combien de Marcello en puissance, ce personnage de Moravia dans Le conformiste?

La déliquescence du monde, le désenchantement politique évoquent un autre roman italien, Le Guépard. Je suis plus touchée qu’autrefois par la mélancolie de don Fabrizio, confronté à la fin d’une époque et à sa propre mort, et par l’opportunisme d’un Tancredi, pour qui : il faut que tout change pour que rien ne change1. L’ambiguïté de la formule se révélera petit à petit, indice de l’esthétique du non-dit qui traverse le texte. Ce chef-d’œuvre de la littérature mondiale a d’abord été refusé : de facture plutôt classique, il ne correspondait pas aux canons de son temps.

1. Non, il ne s’agit pas d’un slogan de la CAQ, mais d’une paraphrase de la traduction de l’édition du Seuil.

Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe