Jacques Poulin et l’invention d’un ermite esthète

Jacques Poulin et l’invention d’un ermite esthète

5 novembre 2018 par 


L’existence de Toussaint Cartier, l’ermite qui vécut sur l’île Saint-Barnabé au large de Rimouski du 15 novembre 1728 à sa mort le 30 janvier 1767, est à ce point étonnante qu’elle continue de nous intriguer plus de 250 ans après sa mort. Les quelques documents d’archives produits de son vivant et les nombreuses hypothèses envisagées par les écrivains, les poètes et les historiens dans leurs fictions littéraires ou leurs travaux d’historiographie sont loin d’avoir pu identifier avec certitude les raisons pour lesquelles il décida un beau jour de se retirer seul sur son île pendant quarante ans.

Il y a au fond de nous un Toussaint Cartier qui rêve de couper les ponts avec la civilisation, pour mieux se retrouver soi-même dans le calme, le silence et la méditation. Si l’on envisage sans mal pareille vie de Robinson Crusoé pendant une fin de semaine ou la durée des vacances, bien peu seraient prêts à y sacrifier la moitié de leur existence, tant la sociabilité et le goût des autres sont ancrés dans notre nature.

Deux ans après la disparition de l’ermite, en 1769, l’écrivaine anglaise Frances Brooke imaginait que Toussaint Cartier s’était fait ermite par amour pour une femme emportée trop tôt dans la mort à la suite du naufrage de leur navire et dont il avait recueilli la dépouille mortelle pour l’enterrer sur l’île Saint-Barnabé. Les écrivains catholiques du Québec du XIXe siècle, quant à eux, imaginèrent, un homme animé par le désir de faire son salut dans le silence et la prière sur le modèle des pères du désert, les premiers ermites du christianisme primitif.

En publiant en 1978 Les grandes marées, le romancier Jacques Poulin proposa une nouvelle version, étrangère à l’amour d’une femme autant qu’à l’amour de Dieu.

C’est le personnage de Marie, secrètement amoureuse du protagoniste Teddy, traducteur de bandes dessinées vivant seul sur l’île Madame, qui raconte le destin peu banal de Toussaint Cartier. Elle en fait un homme attiré par la beauté de l’île et son mystère plus que par la solitude :

« Toussaint Cartier habita durant quelques jours au manoir du seigneur de Rimouski. Un soir qu’ils se promenaient tous les deux sur la grève, le soleil couchant rendit l’île Saint-Barnabé si mystérieuse et si belle que l’étranger fut immédiatement séduit et déclara au seigneur que son vœu le plus cher était d’aller s’y établir pour y vivre jusqu’à la fin de ses jours 1. »

Ni veuf éploré ni fou de Dieu, l’ermite de Jacques Poulin est en fait un esthète plus habité par les lieux qu’il ne les habite. Cette variante postromantique et laïcisée de Toussaint Cartier est certainement celle qui s’accorde le mieux à notre sensibilité actuelle et à notre goût de la mer, du littoral, de la plage et de l’île déserte qui sont autant d’évocations des vacances, que l’on souhaiterait prolonger longtemps et – pourquoi pas? – pendant quarante ans.

Vu le nombre impressionnant de variations auxquelles il a donné lieu dans la fiction, Toussaint Cartier est, à l’évidence, un gibier littéraire de premier choix.

Jacques Poulin, Les grandes marées [1978], Montréal et Arles, Leméac et Actes Sud, coll. « Babel », 1995, p. 100. 

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