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Vol XXIV No 5, mai-juin 2019, Plein feu sur le KRTB

Du théâtre d’improvisation jusqu’à la jungle :

La campagne électorale québécoise de 2018

Du théâtre d’improvisation jusqu’à la jungle :

5 novembre 2018 par 


La 42e campagne électorale québécoise – la première qui se déploie dans le contexte des élections à date fixe –
aura été malgré cela un vaste théâtre d’improvisation : micropromesses pour « faire croire » aux gens que leur vie sera meilleure, gros ego et vieux démons resurgis du passé, épouvantails que l’on agite et sondages partiaux qui se transforment en prophéties autoréalisatrices… La CAQ, cette Union nationale 2.0, s’est faufilée en tête d’un gouvernement majoritaire et elle pourra improviser pendant quatre ans sur le thème des préjugés.

La campagne en sous-sol

La campagne a été rude en surface, mais impitoyable en sous-sol. Le taux de participation anémique (66 %) suggère un faible intérêt pour l’exercice (les anglophones ont notamment boudé le PLQ et le scrutin). L’électorat est volatil1 : 45 % sont indécis en début de campagne et 10 % se sont décidés dans l’isoloir. Il y a aussi les férus de politique qui croient que leurs publications sur les réseaux sociaux contribuent à convaincre leurs abonnés de voter pour le même parti qu’eux. Une faune s’agite dans cette jungle; la trace qu’elle a laissée dans le monde virtuel constitue un riche corpus pour documenter la bêtise humaine.

Chaque parti a sa bête noire, mais Michelle Blanc (PQ) remporte la palme avec ses gazouillis chimériques à l’endroit de la gauche « radicale et complotiste » et avec ses propos décalés révélateurs de ses préjugés; la patience du chef du PQ à son endroit s’explique par le fait que l’experte des médias sociaux était susceptible de faire plus de tort au parti si elle était éjectée de la campagne. Gertrude Bourdon (PLQ) a convaincu le Québec de ce que savaient déjà les personnes qui la côtoient au quotidien : la prétention a un nom, le sien! Youri Chassin (CAQ), Monsieur-Tout-au-Privé, aurait été la cible des intellos, mais il a été écarté de la campagne nationale par son parti; dommage (mais pas surprenant) que la presse traditionnelle n’ait pas relayé le reportage d’André Noël sur ses liens avec le lobby du pétrole2. Vincent Marissal (QS) a magasiné au commerce libéral de Justin Trudeau, menti à ce sujet, puis fait son mea culpa; il dit sortir de sa campagne-terrain immortel, car ce qui ne tue pas rend plus fort!

Les défis qui se profilent

Le PQ et le PLQ, les perdants, font face au défi de la reconstruction. Avec pourtant un très bon programme, Jean-François Lisée a tout gâché avec son initiative de démoniser QS. L’ex-maoïste a été conforté par un ex-communiste, Gilles Duceppe, dans une charge contre QS et Manon Massé, une stratégie qui s’est retournée contre les députés du PQ qui luttaient ferme dans leurs circonscriptions pour juguler la vague caquiste. La vice-cheffe Véronique Hivon n’a pas été partie prenante de cette saga, aussi peut-elle incarner le renouvellement du PQ, un parti qui repose sur un électorat vieillissant certes, mais néanmoins combatif. Le PLQ sans Philippe Couillard semble disposé à un exercice de remise en question parce qu’il ne rallie plus les francophones et que les anglophones tendent à le bouder. Alexandre Taillefer s’est disqualifié de la course à la chefferie à cause de sa piètre performance à titre de président de campagne, mais Dominique Anglade pourrait être la clé qui ouvrira la porte du pouvoir au PLQ dans quatre ans.

La CAQ et QS, les deux vainqueurs, font face au défi de l’efficacité. La CAQ est une coalition qui regroupe des « phares » sincèrement motivés par un changement dans leurs domaines d’expertise, mais aussi des « éteignoirs » néoconservateurs3. François Legault est d’une grande naïveté idéologique, sous sa gouverne, le Québec risque fort d’être aspiré un peu plus dans le maelstrom capitaliste. La CAQ est cependant à l’image du Québec : son programme est au plus près de l’électeur médian, incluant les préjugés qui y sont véhiculés. QS est dopé aux vitamines de la victoire et des jours radieux s’annoncent pour cette formation associée au mouvement de rupture avec le néolibéralisme. L’initiative Électeurs en herbe de 2018, parrainée par le Directeur général des élections, a fait voter les élèves de plus de mille écoles. QS est arrivé premier parti choisi par cette population. Sa préoccupation pour l’environnement lui garantit un appui de la nouvelle génération. QS gagne ses comtés de justesse, mais en fait des châteaux forts dès le premier mandat. Le défi qui s’impose à lui actuellement est la capacité pour ses dix députés de traduire les grands principes de son programme en actions concrètes au service de ses commettants préoccupés par les défis qu’ils vivent au quotidien.

1. Jean Bernatchez, « La peau de l’ours (ou la volatilité électorale) », Le Mouton Noir, juillet-août 2018.

2. André Noël, « Youri Chassin, la CAQ et le lobby du pétrole », Ricochet, 18 septembre 2018.

3. Sur l’allégorie des phares et des éteignoirs de la CAQ, voir David Desjardins dans Le Devoir du 15 mars 2014.

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