dernier numéro

Vol XXIV No 1, Aider les proches aidants et aidantes

Garder une trace

Dix semaines et demie de Valérie Provost

Garder une trace

16 septembre 2018 par 


Comment mettre en mots ces événements qu’on tient à l’écart de nos propres pensées, mais qui ponctuent le parcours de nos vies? Ceux auxquels on ne sait pas comment réfléchir ou qu’on ne sait par quel bout prendre. Quelle forme donner à ses remémorations? Dans le recueil Dix semaines et demie, les œuvres aux tons rouge terreux de Marie-Christine Turcotte croisent les courts fragments en prose de l’autrice Valérie Provost pour donner à voir et à lire un tel moment.

Récit intime d’un avortement, le recueil raconte d’une voix cristalline les questionnements de l’autrice dix ans et demi plus tôt, alors qu’elle arpentait la rue Ontario, à Montréal, pour se rendre à l’école. Ou lorsqu’elle lisait Limonade tout était si infini d’Hélène Cixous, campée sur le sofa de son appartement, lors de ses premières nausées – livre qui donne également une épigraphe au recueil.

Avec Dix semaines et demie, Provost tient à marquer le séjour de ce « parasite », de cette « sangsue » dans son corps, à qui elle s’est adressée pendant, vous l’aurez deviné, dix semaines et demie. Provost nous fait vivre les étapes qui mènent jusqu’à « la déchirure, […] l’absence soudaine » dont elle n’a pas eu conscience, enivrée qu’elle était par les drogues. Comme elle n’a pas tenu de journal pendant qu’elle était enceinte, elle se rend compte après coup qu’elle n’a pas gardé de traces de ce passage. Ses seuls souvenirs sont « dans [s]on corps, des détails gravés dans [s]a chair, des images, des sensations ».

Or, comme les menstruations qui reviennent de manière cyclique sont une façon de marquer le temps et les changements opérés dans le corps, Provost cherche à noter par le trait du mot imprimé noir sur blanc le passage de cet être dans son ventre. D’ailleurs, les phrases très simples et courtes ainsi que leur ton empreint d’une grande douceur côtoient les toiles monochromes de Turcotte, qui rappellent le sang des règles par leur couleur et leur texture singulières.

Paru aux Éditions Fond’tonne, le recueil de Provost – doctorante en lettres à l’Université du Québec à Rimouski – fait partie de la collection « Broches à foin » qui rassemble des projets avec une esthétique de fanzine (Dix semaines et demie est en effet une liasse de feuilles brochées à l’échine).

Sans affirmer que le livre met à mal une quelconque idée reçue de ce qu’est ou devrait être la poésie, le dialogue entre les œuvres de Marie-Christine Turcotte et l’écriture délicate de Valérie Provost provoque une impression frappante de simplicité. Dix semaines et demie est un recueil d’une grande sensibilité, porté par une voix qu’il conviendra assurément de suivre.

Valérie Provost, Dix semaines et demie, Éditions Fond’tonne, 2018.

Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe