Un dernier tour de patinoire

Un dernier tour de patinoire

13 mai 2018 par 

En 2015, en concordance avec la politique culturelle de la MRC des Basques, les Compagnons de la mise en valeur du patrimoine vivant de Trois-Pistoles mettaient en branle un projet d’enquête patrimoniale. De dévoués enquêteurs sont partis à la chasse au trésor à travers la MRC pour extirper du fond des tiroirs de précieux bouts de souvenirs, des instants d’incurable nostalgie, de grands moments de bonheur oublié.

Porteuse de ces histoires, l’équipe vous a proposé, il y a déjà un an et demi, de suivre sa chronique dans laquelle elle présentait le fruit de ses recherches en vous racontant Les Basques à travers deux thèmes distincts : les patinoires extérieures et la tradition orale. Huit chroniques plus tard, l’heure est au bilan. Que réservent le présent et l’avenir?

Au fil des entrevues tenues sur le thème des patinoires extérieures, force est de constater que leur avenir ne revêt pas les atours miroitants et lisses d’une surface fraîchement figée par les degrés passés sous zéro. Malgré l’acharnement d’irréductibles Basques, les pelles mordant la neige et l’eau des arrosoirs embrassant le sol, les muscles se fatiguent et les esprits se désintéressent... Quelques villages résistent, perpétuent la tradition. Mais pour combien de temps encore?

Est-ce la faute de Dame Nature? Elle, et le satané réchauffement climatique qui chamboule le cours de nos quatre saisons? Même s’ils nous paraissent interminables, les hivers d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’antan. Les Noëls peinent à être blancs, les grands froids et les redoux jouent à la chaise musicale, au grand désarroi des artisans de la glace. Le mercure leur joue des tours : le travail est un éternel recommencement. Et pour les étangs, rivières et ruisseaux sauvages, ces naturelles voies « patinables » deviennent difficilement accessibles et de plus en plus imprévisibles.

Est-ce la faute de l’exode rural? Les régions se dévitalisent, la population vieillit. À petite échelle, les patinoires extérieures se vident, la tradition se flétrit. Moins d’habitants, moins d’enfants, moins de mains, moins d’huile de coude, mais tout autant de travail à accomplir. Les volontaires manquent à l’appel, le temps se fait rare... L’énergie s’effrite, l’ardeur aussi... Terminée l’époque où une famille à elle seule pouvait occuper toute une patinoire, sa ribambelle de 12 enfants animant chaque portion de givre. Il y a trop peu d’âmes enjouées pour donner vie à ce terrain de jeu polaire, pour entretenir cette étendue capricieuse, pour transmettre la flamme d’une joute sous un ciel étincelant.

Est-ce la faute de l’ère moderne? Au-delà de la tornade technologique qui nous connecte, nous hypnotise, nous enferme parfois, l’époque dont nous témoignons nous impose un quotidien effréné qui nous force à jongler plutôt qu’à patiner. Et au-delà des journées trop courtes, des semaines trop remplies, enfants et adultes se retrouvent stimulés par une offre de divertissements étourdissante. Le classique couple baseball-hockey qui a longtemps dominé les temps libres d’une folle jeunesse doit aujourd’hui rivaliser avec une panoplie d’activités éclectiques à ne plus savoir où donner de la tête.

À qui la faute? Inutile de jeter le blâme sur quoi que ce soit, et inutile de juger l’inquiétude de ceux pour qui les souvenirs d’enfance se sont forgés au rythme des leurs aléas sur patins, de leurs premiers buts top corner. Même si tous les interviewés entrevoyaient un futur plutôt sombre pour les patinoires extérieures, ils apercevaient également un peu de lumière...

L’adoption de nouveaux lieux de souvenirs. Les patinoires extérieures sont encore vouées à habiter les mémoires, et ce, pour plusieurs années. Les plus intransigeants ne les laisseront pas disparaître ou sauront accélérer le temps jusqu’à leur prochaine heure de gloire. Et les boîtes à souvenirs crâniennes projetteront de nouvelles couleurs, s’activeront devant de nouveaux paysages, à la découverte de nouvelles passions inexplorées. Elles iront piger dans la frénésie d’un match de soccer enlevant, dans le moment de suspense avant un plongeon de haut vol, dans les cris d’une descente vertigineuse sur toboggan, à travers les traits de peinture de pinceaux confiants ou sur la scène intimidante d’un concours de musique amateur.

La MRC des Basques n’est pas tout à fait prête à accrocher ses patins. Trop d’histoires de rivalité entre villages, de durs à cuire et de buts spectaculaires l’avivent hiver après hiver. Et si un jour, il faut tourner la page sur le chapitre des patinoires extérieures, les habitants des Basques se diront chanceux d’en avoir étiré la lecture aussi longtemps, et heureux d’entamer un autre chapitre.

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