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VOL XXIV No. 2 Éducation et solidarité internationale

Les pots cassés du patriarcat

Les pots cassés du patriarcat

13 mai 2018 par 

Il faut arrêter de faire passer

les victimes pour les bourreaux,

n’inversons rien. 

Sandra Muller1

Sandra Muller, 46 ans, journaliste à la Lettre de l’audiovisuel et initiatrice de l’appel à dénoncer sur Twitter les harceleurs et leurs pratiques et du mot clic #balancetonporc. PHOTO : ANGELA WEISS

Le mouvement de dénonciations publiques des derniers mois et plus largement des trois dernières années ne se serait pas produit dans une société juste où les voyous seraient tenus d’assumer et de réparer leurs actes, et où les abus se feraient peut-être justement moins nombreux de ce fait. On n’en est pas là, force est de l’admettre.

En matière de violence envers les femmes, on aura, cette fois encore, fait craquer l’édifice patriarcal, mais à ses pieds la poussière sera vite retombée. Loin d’avoir été mis à terre, tenace, alors qu’on se plaisait à le croire en fin de règne, il sait renaître et s’assurer de beaux jours devant lui à continuer de régenter les usages sociaux.

Même chancelant, l’édifice patriarcal peut résister longtemps : c’est qu’il en a vu d’autres, avec ses fondations archaïques. Plutôt que d’espérer qu’il tombe, il faut donc conjecturer l’heure de sa chute, contrôler méthodiquement et, pourquoi pas, rêver chaque étape de son futur effondrement. Un moment qui se savoure de longue haleine. À la fois, planifier une gestion responsable de ses décombres pendant qu’ils seront encore fumants : dresser un inventaire minutieux des armatures, ciment et revêtement au principe d’une telle longévité.

On peut bien se forger une félicité, mais l’assise de la domination masculine, le dispositif de l’impunité, n’a même pas vacillé. C’est une question de privilège qui s’ignore. L’anatomie de l’oppression ne manque pas de faire apparaître une manière de compréhension atavique chez l’oppresseur, qui semble procéder d’un petit calcul rapide ou d’une confiance innée en l’absence de conséquences, tandis qu’elles sont rédhibitoires chez la victime qui se sait piégée d’avance par la prémisse invisible des deux poids, deux mesures.

Or s’attaquer à ces structures revient à vouloir s’affranchir d’un déterminisme millénaire. Il importe pourtant de dénoncer cette impunité (qui consiste à faire payer deux fois la victime) à force d’éducation et de pensée radicale qui, seules, parviendront à dénouer le malaise dans les représentations culturelles du féminin qui persiste encore aujourd’hui.

Jeter les fondations d’un nouveau programme. Faire remonter le sous-texte, retrouver la boîte noire. Passer du « Sois forte et endure en silence » au « Sois forte, parle et assume ton désir » sera possible quand on ne sera plus payée 27 % moins que l’autre composante de la société, qu’on se sera éduquée à son désir, qu’on aura converti son silence privé en parole publique.

Combattre les préjugés essentialistes

Il y a urgence d’élaborer une culture de l’égalité, basée sur les études récentes du cerveau humain, pas si différent, du reste, selon qu’il est celui d’une femme ou d’un homme, une fois mis de côté les régulateurs de fonctions biologiques. Pour le reste, on retient la « plasticité cérébrale » par laquelle l’expérience et l’apprentissage n’auraient de cesse de le façonner la vie durant.

En prenant la parole, les femmes agissent en transfuges de classe. Elles s’échappent de l’état de minorité de fait dans lequel elles ont été confinées. Elles rompent avec l’attitude de colonisée. Pendant qu’elles font des liens avec les mots, elles en défont d’autres.

Sept fois

Forcément, elles en viendront à cesser d’y retourner (sept fois en moyenne), et exigeront réparation à la première saloperie, au premier abus : la première raillerie, le premier rabaissement, la première humiliation, le premier contrôle du temps de déplacement d’un point a à un point b, la première insulte, le premier cri au visage, le premier geste déplacé, la première bouderie pour une relation intime refusée, la première coercition sexuelle, la première porte défoncée, le premier crime contre un bien personnel, la première gifle, le premier serrement de bras, la première calomnie répandue sur un proche, etc. Nommer, sans attendre, le geste en soi et sa portée, c’est-à-dire ce qu’il recouvre et révèle : une relation de pouvoir exercée sans vergogne.

Il en va de la violence envers les femmes comme des changements climatiques et de la Shoah; on y trouve le pendant des climatosceptiques et des négationnistes. Ici, il brandira le mythe de l’égalité-déjà-acquise. Occupy, Black Lives Matter, #MoiAussi, #EtMaintenant, les revendications LGBT+ : que des mouvements d’excitées paumées en mal d’attention. Or essentialiser les femmes, c’est comme « raciser », coloniser ou minorer d’autres groupes. Ceux qui travaillent sans relâche à maintenir l’édifice patriarcal martèleront qu’il s’agit d’une lubie, d’une nouvelle théorie du complot. En revanche, le postulat de la pulsion irrépressible, c’est du solide. Que dire encore de l’innovation si pratique de cette fameuse « zone grise » pour dédouaner une série de comportements déviants… Rappelons que, selon cette notion de pointe toute néolibérale, si on ne voulait pas que ça arrive, on n’avait qu’à ne pas se trouver là.

1. Sandra Muller en entrevue avec Anaïs Moran dans « Ce n’est pas parce qu’on protège les femmes qu’on va entraver leur liberté sexuelle », Libération, 9 février 2018.

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