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VOL XXVII No 1, septembre-octobre 2021 Suzanne Tremblay

Si tu ne m’as pas agressée, alors c’est moi qui l’ai fait

Si tu ne m’as pas agressée, alors c’est moi qui l’ai fait

18 mars 2018 par 

Les agressions sexuelles et le harcèlement sexuel se sont, cette année, hissés au sommet du discours médiatique et au plus creux des oreilles de ses auditeurs… jusqu’à les rendre sourds. Dans le tumulte des débats et des mots-clics, elles « exagéraient ». Il était impossible que notre « pure » société compte autant de malfaisants qu’elles le déclaraient. La main sur la cuisse, elle, est bien réelle, mais le sentiment d’inconfort, lui, n’est que fabulation.

Vois-tu, chère fille, c’est que tu ne comprends pas la différence entre un malaise et du réconfort, entre un pognage de fesses et un effleurement involontaire dans un métro. Alors laisse-moi t’éclairer : le réconfort et l’effleurement, c’est ce qui t’est permis de partager lors de la description de l’un ou l’autre de ces événements. Le malaise et le pognage de fesses, tu peux les garder pour toi. Gère un peu! Tu verras, ce n’est qu’une simple vue de l’esprit.

Les grands médias, les chroniqueurs, les artistes, les politiciens et les usagers et spécialistes commentateurs des réseaux sociaux ont cru bon d’apporter quelques précisions au mouvement #MoiAussi naissant : ils n’étaient pas contre — personne n’est contre les victimes d’agressions sexuelles! — mais, qu’elles gardent leur distance.

L’affaire, c’est qu’une agression sexuelle armée dans une ruelle d’Hochelaga, c’est quelque chose de désolant, de dérangeant, ça entraîne des « pauvre elle! » et des soupirs, mais surtout, ça reste loin. Loin du train-train de vie quotidien, loin des députés et des dirigeants.

On peut voir de loin. On se permet même de regarder et de se laisser affecter par une tragédie comme celle-là le temps d’une discussion avec une amie autour d’un café ou le temps d’une prise de conscience éphémère en regardant les nouvelles, jusqu’à ce qu’un texto nous ramène à la « vraie vie ». Non, notre société n’est pas myope, elle est presbyte.

La presbytie sociale, c’est cette peur de comprendre que notre voisin flirte avec toutes les jeunes femmes qu’il emploie, leur promettant des augmentations de salaire contre des sourires et en échange d’une tolérance à l’égard de certains gestes mal placés. La presbytie sociale, c’est cette peur de comprendre que ce même homme retourne souper de l’autre côté de la rue, avec sa femme et sa fille qui, elle aussi, pourrait être son employée. Cette peur pousse trop de parents à réprimander la fugue et les vêtements d’une adolescente lorsqu’elle revient à la maison soutenue par une amie qui l’a retrouvée dans les toilettes « juste à temps », la tête malaxée au GHB.

Ainsi, on a établi une hiérarchie des agressions. Lesquelles méritent d’être rendues publiques? Lesquelles méritent d’être tues ? La validité des émotions, des sentiments et des séquelles des victimes est débattue par tous. Le mouvement, qui prônait une prise de conscience profonde et un changement dans l’esprit social, s’est vu recevoir des commentaires de tout un chacun. #MoiAussi est devenu une mode, un bon sketch pour les revues annuelles, le comble de l’exagération et la réplique humoristique par excellence, au même titre que « juste une fois au chalet ». Jusqu’à ce que #MoiAussi se heurte à tant de rejet qu’on ne puisse plus en déceler le sens.

Assurément, le mouvement a permis d’élever la discussion sur les agressions et le harcèlement sexuel, mais sa chute déplorable fait apparaître tous les paradoxes de la bêtise humaine. Nous soutenons les personnes luttant contre un événement marquant, nous nous affirmons présents pour nos proches, à l’écoute, mais lorsqu’il est temps d’écouter notre entourage luttant contre une dépression ou essayant de survivre à un deuil ou à une agression sexuelle, la confrontation au malaise nous pousse à nous éloigner.

Par conséquent, on se retrouve avec des milliers d’agressions sexuelles vécues par des femmes ou des hommes : des survivantes et des survivants qui ressentent les impacts de ce qu’elles ou ils ont vécu, indépendamment de la classification établie dans l’esprit collectif et, d’autre part, se trouve un nombre infime d’agresseurs « légitimes ». Ces écarts contribuent à discréditer la parole de ceux et de celles qui dénoncent, ce qui pousse le blâme vers les victimes. Puisque si on ne m’a pas agressée, alors j’imagine que c’est moi qui l’ai fait.

Si on ne nous a pas agressées, alors qui l’a fait? 

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