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VOL XXIV No. 2 Éducation et solidarité internationale

Lettre à Adam Smith

Lettre à Adam Smith

17 mars 2018 par 

M. Smith, vous dont l’œuvre a traversé plus de deux siècles, avez-vous idée de ce qu’il est advenu des nobles principes que vous souteniez en 1759 dans votre Théorie des sentiments moraux? Que dire de l’engouement que vous manifestiez quant aux vertus du libéralisme économique, dans ce qui fut une quasi-bible pour vos successeurs? Nous parlons, bien sûr, de votre œuvre ultime publiée en 1776 : Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations.

Monsieur Smith, nous avons dévoré non seulement votre œuvre, mais celle de certains qui vous ont précédé comme François Quesnay et d’autres qui vous ont succédé : David Ricardo, Thomas Malthus, Jean-Baptiste Say.

M. Smith, si vous êtes bien au chaud dans cet au-delà, restez-y, car ce que je vais vous notifier de ce qu’il est advenu des valeurs et des espoirs dont vous faisiez état dans vos écrits vous donnera froid dans le dos.

Vous avez louangé les vertus du libéralisme économique parce que la libéralisation des marchés permettrait, pensiez-vous, aux plus basses classes de la société de bénéficier de l’effet de concurrence entre entreprises qui feraient preuve d’ingéniosité pour produire plus à moindre coût et créeraient une pression à la baisse des prix. Vous avez illustré ce destin inéluctable par l’allégorie de la main invisible qui sous-entendait qu’il était inutile que quiconque intervienne sur la régulation de l’économie, qu’elle saurait retrouver l’équilibre d’elle-même.

Vous avez prophétisé qu’abolir les barrières qui entravaient la libre circulation des marchandises donnerait lieu à une répartition plus équitable de la richesse.

À votre façon, vous étiez un précurseur qui défendait des valeurs humanistes : la justice sociale et la liberté de commerce qui mèneraient à l’entraide et à la coopération entre les peuples. Valeurs que vous entendiez par les principes de sympathie, de morale et de justice sociale.

Malgré tous les espoirs et les rêves que vous évoquiez et que vos successeurs ont partagés, les vertus du libéralisme économique se sont mutées en cauchemar.

D’entreprise à multinationale

Des petites entreprises s’épanouissant dans un environnement d’égalité et de fraternité bref de saine compétition sont devenues des ogres insatiables que l’on prénomme à juste titre « multinationales » en recherche constante d’une plus grande part de marché afin d’évincer toute concurrence et engranger des profits inconsidérés dont on ne voit aucunement les retombées. Leur maniaquerie à vouloir contrôler leurs activités tentaculaires les mène à des politiques de réingénierie qui mettent à la rue des employés par milliers, tel du bétail que l’on mène à l’abattoir. Pour ce qui est des valeurs humanistes que vous chérissiez, il faudra repasser. Les multinationales vont jusqu’à déposséder de leurs ressources les nations moins nanties à qui elles laissent miroiter des lendemains improbables. Elles n’ont ni patrie ni sentiment d’appartenance et ont à leur service des stratèges sans âme qui fomentent des entourloupettes pour contourner le fisc en prétendant qu’il n’y a rien d’immoral à optimiser sa fiscalité. Alléguer que leur appétit insatiable laisse des séquelles innommables, c’est peu dire! Il faut voir tous ces manants qui errent ici et là dans les cités n’ayant comme seul horizon que le bout de leurs godasses. La richesse des nations n’est pas pour eux. Elle s’est cristallisée au sein d’une infime parcelle de nantis qui s’acoquinent hommes d’État et « overclass1 » pour maintenir leur hégémonie. Ces corporations ont une vision si courte que les saignées irréparables qu’elles font à l’écosystème n’apparaissent pas dans leurs rapports annuels. La survie de l’homo sapiens ne semble pas les préoccuper. Qui plus est, ce que d’aucuns de l’école classique n’auraient su prédire, c’est la tyrannie despotique du secteur financier. Eh oui! Contrairement à toutes attentes, nous n’en sommes plus à la richesse des nations. Non! Nous errons sur le sentier de la richesse virtuelle. La monnaie qui en votre temps faisait office de canal d’échange est devenue une marchandise qui se transige. Tellement et tant, que des montagnes de deniers se déplacent journellement sans que nul n’ait sorti un sou de son escarcelle. Le secteur financier a réussi à asservir nos gouvernants qui sont tout en courbettes devant cette nouvelle monarchie. Nos nations croulent sous l’endettement à un niveau tel qu’il est impensable d’espérer des lendemains qui chantent.

Voilà M. Smith ce qu’il est advenu de la richesse des nations. Mais, direz-vous, il faudrait que vos porte-parole dans vos parlements interviennent. Je répondrais que leur plaisir maladif du pouvoir les mène à maintenir la norme et à plier l’échine. Ce sont des pleutres qui laissent croire au bon peuple que des principes d’équité et de justice sociale sont le socle de leur engagement. Il n’en est rien, ils sont les vassaux d’une oligarchie financière. Nous préférons taire toutes les frasques que ces truands se permettent, laissant croire au bon peuple qu’ils sont blancs comme neige…

S’il m’était permis, en toute humilité, de redéfinir le concept de richesse des nations pour le XXIe siècle, voici ce que j’en dirais : il faut civiliser le marché, passer d’une richesse de l’avoir à une richesse centrée sur l’être. Pour ce faire, il faut donner priorité à l’écosystème…

Il est capital que toutes les politiques de développement économique se fassent dans le respect et la protection de l’écosystème et qu’à l’instar des groupes écologistes néerlandais2, soient poursuivis ces poltrons siégeant dans nos parlements qui manquent à leur engagement malgré leurs multiples parades portant sur le climat. S’il est permis aux grandes corporations de poursuivre les États, il devrait être de bon droit que des groupes de citoyens puissent poursuivre, pour crime contre l’humanité, toutes ces corporations qui portent atteinte à la survie de l’espèce humaine en dégradant de façon inconsidérée l’environnement tout en se donnant bonne conscience en achetant des quotas de pollution. Nous pensons particulièrement aux pétrolières qui dépensent des sommes inconsidérées pour extraire la ressource des profondeurs abyssales des océans et nous maintenir dans un état de pétro-dépendance dont il faut s’affranchir sans tarder3.

 

Redéfinir la richesse de la nation

Il est crucial que se transforme notre représentation de la richesse d’une nation. La pensée classique nous a laissé en héritage l’idée que le quantitatif impliquerait nécessairement un effet d’entraînement sur le qualitatif. S’inspirant de votre pensée, M. Smith, vos apôtres en sont venus à construire un indicateur, le PIB (produit intérieur brut), qui mesure quantitativement la richesse de la nation. L’on postule d’emblée que toute augmentation de cet indicateur aura un effet de ruissellement sur le bon peuple. Dans cette optique, nos dirigeants politiques de droite ou de gauche sont en quête d’une croissance économique ininterrompue.

En fait, nos dirigeants sont des cyclopes borgnes qui baignent dans le déni! Comment peut-on ignorer qu’il y a cristallisation de la richesse dans les goussets d’une infime minorité que l’on qualifierait de maîtres du monde et d’« overclass »? N’y a-t-il pas eu ce mouvement quasi mondial des Indignés, d’Occupy et de Nuit debout qui ont dénoncé la concentration de la richesse? N’assistons-nous pas en Europe à la migration de milliers de dépossédés qui, bien sûr, fuient les conflits armés, mais migrent aussi par absence d’horizons? Nous devons changer radicalement notre conception de la richesse de la nation et passer d’une conception quantitative à une conception qualitative. L’être doit primer sur l’avoir. Le plus grand paradoxe de notre conception de l’avoir est qu’il nous mène à notre propre perte. En effet, la Terre ne peut répondre à ce désir insatiable de générer une croissance économique ininterrompue qui implique l’épuisement des ressources et se fait à l’encontre de l’écosystème. Qui plus est, l’iniquité qu’engendre cette conception quantitative de la richesse génère des tensions sociales entre nations et à l’intérieur même de la nation.

« L’augmentation des disparités sociales, associée à une meilleure prise de conscience de leur existence même, est ‟un mélange explosif”, a mis en garde [Obama], exhortant à s’assurer que les bénéfices de la mondialisation ‟soient partagés plus largement et par plus de monde”4. »

 

Le Royaume du Bhoutan s’est doté d’un indicateur qualitatif appelé à juste titre « BNB » : bonheur national brut. Qu’un si petit État ait pris conscience que l’être prime sur l’avoir donne l’espoir qu’il est pensable de changer de paradigme. Nous y avons déjà fait référence, l’ex-Président Sarkozi, qui n’a pas la réputation d’être des plus grands progressistes et humanistes, avait donné mandat au prix Nobel d’économie, M. Stiglitz, de proposer un concept de la richesse fondé sur l’être…

 

Assujettir les ogres de la finance

Bien pauvres sont les nations qui croient que le virtuel peut les enrichir. Nous l’avons souligné, il y a des montagnes de deniers qui se transigent tous les jours sur le marché des changes sans que ces transactions ne soient d’aucune façon taxées. L’avidité des ogres est insatiable et ne participe en rien à la richesse de l’être. Cette illusion de richesse se résume au secteur financier qui spécule journellement sur le marché des changes. La monnaie avait comme fonction de servir de canal d’échange mais, depuis la crise du système monétaire internationale, elle est devenue une marchandise parce qu’on peut spéculer sur ses fluctuations. M. Smith, nous croyons que la seule façon d’enrayer la cupidité des ogres de la finance est de redonner à la monnaie son rôle initial en optant pour un système de taux de change fixe entre les monnaies.

Autrement, que penser de toutes ces entreprises qui se donnent bonne conscience en optimisant la gestion de leur fiscalité, se plaisent-elles à dire, et ne contribuent d’aucune façon à l’enrichissement de l’être. Elles se confinent au monde de l’avoir et ne participent en rien au développement qualitatif des collectivités où elles garnissent leur gousset. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) évalue que de 100 à 240 milliards de dollars américains échappent annuellement au fisc des nations. Vous me direz, certes, qu’il appartient aux gestionnaires de l’État d’agir pour percevoir ces montants qui se perdent dans des écritures comptables, passant d’un lieu à l’autre à travers des labyrinthes de sociétés écrans. Je répondrais, M. Smith, que ces pleutres qui nous gouvernent en sont les complices, puisqu’ils en bénéficient plus souvent qu’à leur tour. L’OCDE a proposé un Plan d’action concernant l’érosion de la base d’imposition et le transfert de bénéfices, plan qui se résume en 15 actions qui permettraient de mettre fin à cette truandise fiscale. Il est impératif que ces actions soient appliquées afin que les États qui croulent sous le poids de leur dette puissent user de ces sommes et que cessent ces politiques d’austérité.

Parlant de politiques d’austérité, M. Smith, sachez que la politique monétaire de nos voisins du Sud a créé une récession mondiale et est à l’origine de l’endettement des États qui avaient réussi à équilibrer cycliquement leur budget depuis la crise de 1929. Cette dette n’a cessé de croître et a été mise à mal en 2008, en raison de la cupidité des ogres de la finance. M. Smith, je vous dirais que nous n’avons pas à nous sentir responsables de l'égarement de nos dirigeants et de la cupidité des ogres de la finance. En revanche, nous en payons le prix à travers les politiques d’austérité qui nous sont imposées par des pantins de droite ou de gauche. À l’instar des recommandations des économistes qui considèrent qu’une grande partie de cette dette est illégitime5, nous opterions pour l’annulation pure et simple de cet abîme financier sous lequel nous croulons et dont nous ne sommes pas responsables. Croyant nous être libérés du joug de la monarchie au XVIIIe siècle, nous nous retrouvons sous l’emprise d’une oligarchie financière qui a fait preuve d’un machiavélisme sans limites dont il faudra s’affranchir. La crise des subprimes, entre autres, en est la preuve. Il y a urgence d’agir puisque nous croyons n’être qu’à l’aube d’entourloupettes narcissiques sans âme centrées sur la richesse de l’avoir. Nous serions partisans d’une refonte, pour ne pas dire d’une nationalisation, du secteur financier afin que ses finalités soient orientées sur la richesse de l’être.

 

Démocratiser la démocratie

Nous plaidons pour une redéfinition de la richesse de la nation. Il nous paraît impératif de passer d’une conception centrée sur l’avoir à une conception centrée sur l’être. Un tel changement de paradigme ne peut se faire sans que les tenants de la norme du statu quo politico-économique ne s’y opposent.

Le passage du protectionnisme monarchique autocratique au libéralisme économique ne s’est pas fait avec l’aval de l’aristocratie. De la même façon, passer d’une richesse de l’avoir à une richesse centrée sur l’être ne pourra advenir sans changement institutionnel.

Pour ce faire, il faudra « démocratiser la démocratie » : passer d’une démocratie de délégation à une démocratie de participation.

Lorsque les artisans du libéralisme économique eurent raison des tenants du protectionnisme, il fallut passer d’un despotisme monarchique, où la raison du souverain ne pouvait être mise en cause, à une démocratie parlementaire.

Le mot démocratie signifie succinctement « le pouvoir par le peuple ». Nous sommes donc passés d’un pouvoir centralisé à un système parlementaire où les représentants élus par le peuple avaient et ont comme responsabilité de porter notre parole au sein d’une institution que l’on nomme « parlement ».

Il est certain qu’il y a eu un saut qualitatif entre le système monarchique institutionnalisé et la démocratie parlementaire, mais il faut prendre conscience qu’au sein même de nos démocraties parlementaires, une mutation s’est subtilement institutionnalisée. De porteurs de la parole du peuple qu’ils devaient être, les élus sont devenus les apologistes de la raison d’État qui défendent sans vergogne les maîtres du monde plus que le bon peuple.

Les démagogues qui siègent au sein de nos institutions parlementaires défendent bec et ongles les prétentions du parti auquel ils ont fait allégeance. Le bon peuple délègue quant à lui son pouvoir, pour une période déterminée, à ces polémistes dont la verve et l’éloquence leur permettent d’avancer une chose et son contraire.

Les idéaux et le rêve que défendaient les pères du libéralisme économique se sont transformés en cauchemar. Ces entreprises qui se faisaient une compétition fraternelle se sont transformées en ogres devenus maîtres du monde. Le secteur de la finance a pris la gouverne. Des entreprises sponsorisent à qui mieux mieux les campagnes électorales et rendent ainsi les élus redevables. Des armées de lobbyistes influencent les décisions de ceux qui prétendent représenter le bon peuple6.

Il nous apparaît que cette démocratie de délégation nous a conduits à un centralisme démocratique où nous avons remplacé le prince par un premier ministre ou un président. Et ceux qui sont censés porter notre parole ne sont rien d’autre que de serviteurs du parti qui ont comme mission de nous convaincre de la raison d’État.

Pour qu’advienne une conception de la richesse de la nation centrée sur l’être, il faut passer d’une démocratie de délégation à une démocratie de participation où nos représentants ne seront plus de simples apôtres du libéralisme économique et serfs des ogres de la finance, mais agiront de façon concertée avec leurs mandants.

Mes détracteurs diront que mes propos sont utopiques ou d’ordre philosophique, voire poétiques. Je répondrai que l’utopie, c’est de poursuivre sur cette route où la croissance économique aveugle et le non-respect de l’écosystème nous mèneront à un point de non-retour.

En tout respect M. Smith.

 

 

1. Voir Simon-Pierre Savard-Tremblay, « L’État-succursale, création de l’overclass », Le Devoir, 26 octobre 2016, http://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/483061/l-etat-succursale-creation-de-l-overclass.

2. Voir Moïna Fauchier-Delavigne et Simon Roger, « Aux Pays-Bas, le premier jalon historique d’une justice climatique », Le Monde, 25 juin 2015, http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/06/25/la-justice-condamne-les-pays-bas-a-agir-contre-le-rechauffement-climatique_4661561_3244.html.

3. À la COP22, le secrétaire général de l’ONU implorait les États d’éliminer les subventions aux énergies fossiles afin d’accélérer la transition vers les énergies vertes. Voir Hervé Asquin dans Le Devoir du 16 nov. 2016 et Alexandre Shields « Les subventions canadiennes aux énergies fossiles ont atteint 3,3 milliards en 2015 », Le Devoir, 16 novembre 2016.

4. Propos tenus par Obama. Voir Jérôme Cartillier, Le Devoir, 17 novembre 2016, http://www.ledevoir.com/monde/484918/a-athenes-obama-appelle-a-un-changement-de-cap-dans-la-mondialisation

5. CAC, Que faire de la dette?, mai 2014, http://www.atterres.org/sites/default/files/note-dette.pdf

6. La commission Charbonneau au Québec en a suffisamment fait la démonstration. Et les milliards dépensés par les candidats aux dernières élections présidentielles américaines font foi de cette proximité entre le milieu de la finance et le politique.

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