D’huile de coude et d’eau fraîche

D’huile de coude et d’eau fraîche

19 mars 2018 par 

En 2015, en concordance avec la politique culturelle de la MRC des Basques, les Compagnons de la mise en valeur du patrimoine vivant de Trois-Pistoles mettaient en branle un projet d’enquête patrimoniale. De dévoués enquêteurs sont partis à la chasse au trésor à travers la MRC pour extirper du fond des tiroirs de précieux bouts de souvenirs, des instants d’incurable nostalgie, de grands moments de bonheur oublié. Porteuse de ces histoires, l’équipe vous propose de suivre sa chronique dans laquelle elle présente le fruit de ses recherches en vous racontant Les Basques.

Un samedi de février, 20 h. Aréna Bertrand-Lepage de Trois-Pistoles.

Sur la glace se tient un match de la ligue régionale. Dans les estrades, un groupe d’hommes plutôt âgés, tantôt ragaillardis par la droiture des bancs d’estrade, tantôt endormis par la lourdeur d’un jeu au ralenti, observent le match et scandent des encouragements à travers les conversations usuelles de leur « club social » hebdomadaire. Des rangées de cafés et de bouillons de poulet fument, tenus par leurs mains tremblotantes, reliées à des épaules crispées par l’humidité d’un hiver intérieur et artificiel.

– Et dire que dans mon temps, on se les gelait même pas à patiner dehors à -30, pensa tout haut l’un des hommes.

– Tellement! On n’arrêtait pas de bouger. Quand il tombait une bordée de neige, on devait pelleter et ça faisait un pas pire échauffement. Si tu ne pelletais pas, tu ne patinais pas! À 19 h, on ne voyait pas les bandes et, à 20 h 30, ça patinait, répondit M. Lorenzo.

– Dans votre village, raconta M. Alain, c’est l’équipe qui recevait qui s’occupait de gratter la patinoire.

– Dans notre cour, la patinoire faisait 40 pieds par 70, toute en 2 x 4, raconta M. Doris. On s’éclairait avec des lumières posées dans des cruches d’eau de javel. On l’entretenait en vidant des bidons d’eau qu’on étendait ensuite avec des couvertures de laine. C’était comme une Zamboni artisanale! On allait chercher l’eau dans le lac avec des bidons qu’on transportait avec des traînes. La première année, on a oublié d’égaliser le terrain… Ç’a été un vrai fiasco! se remémora-t-il ensuite.

Les esprits se dégourdissaient au rythme des gorgées de café, au rythme des anecdotes se frayant un chemin dans le labyrinthe d’une mémoire aux couloirs glacés. Des souvenirs de labeur obligé, mais récompensé par une liberté sans égale.

– Dans mon village, on faisait la glace en corvée de nuit, moi et huit ou dix amis, se souvint M. Lorenzo. C’était plus un party, un party qui durait trois quatre nuits... Faire les lignes, ça, c’était toute une job! On utilisait des planches de la largeur de la ligne pour s’assurer de faire une belle ligne droite. Pis on utilisait de la peinture bleue en poudre qu’on mélangeait avec de l’eau. Il y en a même qui prenait du jus de betterave!

On ne mettait pas des pubs sur les bandes comme on voit aujourd’hui, on dessinait les logos de la LNH, ajouta-t-il.

– Avant les lignes, il fallait construire! s’exclama M. Amédée. Pour glacer, il y avait une fontaine en bas de la côte chez nous. C’est moi qui allais pomper l’eau, parfois des grandes nuits de temps. La pompe était pas loin d’un cultivateur, donc le purin se mélangeait à l’eau, ce qui fait que la glace était un peu jaune...

Et pour l’ambiance, on avait installé un cornet pour projeter de la musique… Rudimentaire, mais efficace, rigola-t-il.

– On s’organisait tellement avec peu! dit M. Doris. Les murs d’une vieille grange démolie… Les planches d’un pont qui se faisait rénover… On a appris sur le tas. Un marteau, des clous, des bouts de doigts noirs pis on les avait nos bandes.

– Il y avait aussi la shop de bois du village qui nous fabriquait des bâtons, pis les pucks en crottes de cheval! lança M. Amédée.

Une alarme marqua la fin de la partie et un retour à la réalité pour ces hommes dérobés du présent par une douce nostalgie des hivers d’antan. Cet hiver-là, tous raconteront à leurs petits-enfants leur rêve d’une patinoire donnant vie à leur cour ensevelie, animée par des rires et des pleurs qui n’auront coûté que quelques sueurs au front. Tous diront à leurs petits-enfants que ça prend beaucoup plus de « vouloir » que de technique pour fabriquer sa propre patinoire…

Et tous se feront répondre qu’il doit bien exister une vidéo YouTube pour leur montrer comment…

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