Non classé

Les personnes qu’on ne connaît pas font de bien meilleurs poèmes

Par Anthony Lacroix le 2017/11
Image
Non classé

Les personnes qu’on ne connaît pas font de bien meilleurs poèmes

Par Anthony Lacroix le 2017/11

La première fois que j’ai rencontré François Rioux, c’était le 29 août 2014, ou peut-être le 30, il commençait à être tard. Je m’en souviens, car c’était le jour de mon anniversaire et le lancement de Shenley d’Alexandre Dostie. J’étais accompagné de mon « ancienne copine » et nous étions en retard.

Ça pourrait paraître misogyne (je vous l’accorde) et inutile comme détails, mais ça a de l’importance dans ma compréhension du poète Rioux. Nous sommes donc arrivés à ce qui restait du lancement de Dostie et j’étais heureux d’y voir, d’une part, encore des gens et, d’autre part, François Rioux. Beaucoup moins impressionné de me voir que moi je l’étais de le rencontrer, il m’a simplement enjambé pour aller discourir  ̶  autant que sa bouche ramollie par l’alcool le lui permettait  ̶  avec celle qui m’accompagnait. Pas jaloux de nature, c’est tout de même seulement après la sortie de Poissons volants et sa si belle tirade (Fouillé l’écume) sur la beauté, la fatigue et l’amour que je lui ai pardonné.

Aujourd’hui, je regrette ce sentiment négatif que j’ai éprouvé, et je me dis que j’aurais dû m’effacer pour qu’il et elle puissent se connaître l’un l’autre.

Avec le recul, je crois que j’étais (et suis encore un peu) cette personne emprisonnée dans ses problèmes relationnels que François Rioux illustre si bien dans L’empire familier, son troisième recueil : 

T’es mon enfer disait la fille sur le trottoir

elle parlait à son chum je suppose je ne sais pas

je m’en allais chez ma blonde

(dont je serais l’enfer mais plus tard)

m’en allais trouver de la douceur ses draps pleins

de la sueur des médicaments

ses voisins qui s’envoient chier à longueur de journée

 

je repense à cette fille parfois

ses cheveux de foin sa camisole jaune

les enfers gageons qu’on n’en sortira pas. 

Ce recueil de Rioux me semble de loin le plus personnel de toutes ses productions. Peut-être en raison de son style plus autobiographique, développé avec ses critiques dans la revue Estuaire (ce qui expliquerait aussi sa passion soudaine pour les notes de bas de page) ou d’une utilisation plus restreinte des références littéraires et culturelles, il semble que l’on touche à quelque chose de plus fragile qu’auparavant :  

tu attends une autre pinte en parlant

de ton livre qui va mieux que toi

la musique est bonne c’est ce qui compte

ce qui compte c’est d’avancer avancer

berçant notre infini sur le fini des rues

comme dit l’autre que tu as trop souvent cité

Il y a encore des références, mais ce qui suit d’un recueil à l’autre, c’est le narrateur un peu cabotin, lançant ici et là une boutade, et ce qui est nouveau dans L’Empire familier, c’est que, derrière les cabrioles de langage, on sent poindre le clown triste.

Au lancement de la revue en bottes d’hiver

j’ai mal aux pieds mais le vin est gratuit

j’ai mal à l’âme mais le vin est gratuit

le vin cheap va diluer la douleur

et puis je ne sors pas souvent

Quoique touchant, le recueil me paraît, par moments, un peu inégal quant à cette volonté de faire réfléchir ou de faire rire le lecteur, mais j’avouerai que l’humour n’est pas l’émotion la plus facile à retranscrire en poésie.

De plus, on aurait pris un peu plus de notes de bas de page ou on aimerait les voir disséminées dans toutes les sections du recueil ou, encore mieux, rassemblées en notes de fin pour qu’elles n’entrecoupent pas la lecture des poèmes.

Même si l’utilisation de la note est un peu formelle, celles de Rioux ajoutent une strate d’intimité et de confidences du narrateur, sans pour autant expliquer le poème :

je veux écrire c’est bien

j’aimerais mieux être dans la chambre

couché auprès d’une femme à nous laver de nos peines

avec la salive la sueur et dormant dans le lit de nos eaux.

La prochaine fois que je rencontrerai Rioux, je verrai toujours, chez lui, cette image d’« homme à femmes », mais je garderai en tête que, sous cette réputation, il y a peut-être un autre Rioux, un vrai Rioux.

Mais il est vrai que je n’ai jamais été cette femme qui doit se coltiner une conversation avec un homme que je ne connais pas et qui est passablement éméché.

 

François Rioux, L’empire familier, Le Quartanier, 2017, 112 p.

Partager l'article