D’utopie à dystopie

D’utopie à dystopie

14 mars 2017 par 

Photo: Sean-Olivier Parent

Le village de Marinaleda, en Andalousie, s’est taillé une réputation grâce à sa révolution collectiviste, basée sur la démocratie participative, commencée à la fin des années 70. Guidé par son maire et leader révolutionnaire Juan Manuel Gordillo, Marinaleda est devenu un porte-étendard d’une certaine gauche combative, l’exemple concret que ce modèle peut assurer le plein emploi et une amélioration marquée du niveau de vie de ses habitants.

La révolution de Marinaleda

Sous la dictature de Franco, l’Andalousie profonde des années 70 connaissait des conditions tiers-mondistes. Sa population, principalement constituée de paysans sans terres, vivait dans une très grande précarité. Les exploitations agricoles étant organisées en latifundia dont l’héritage remonte à l’antiquité. Celles-ci se caractérisent par une très grande concentration de la propriété foncière, des exploitations agricoles extensives sous rentabilisées et nécessitant peu de main d’œuvre. Il en résulte une grande précarité chez les paysans, dont une bonne partie peut être considérée comme de la population excessive par les propriétaires. La révolution verte et les débuts de la mécanisation n’ont fait qu’aggraver ce phénomène.

La révolte s’est précipitée après la mort de Franco en 1975. Le terrible dictateur disparu, la transition vers la démocratie semblait ouvrir une fenêtre d’opportunité pour ces paysans frustrés. Il s’est créé le Sindicato de obreros del campo (SOC), syndicat révolutionnaire nationaliste prenant racine dans la tradition anarchiste du mouvement journalier Andalou. Peut de temps après fût fondé le parti CUT, bras institutionnel du SOC, qui devint une force dominante dans la comarque Sierra Sur de Sevilla, dont fait partie Marinaleda.

La personne de Juan Manuel S. Gordillo s’illustre comme le grand leader charismatique de la lutte à Marinaleda. Dès les débuts du mouvement, il est élu secrétaire de la branche locale du SOC, puis maire de la municipalité en 1979 sous la bannière du CUT. Commencent alors des réformes importantes. Un programme d’habitations sociales auto-construites assure aux participants des travaux le droit d’occuper une maison digne à vie pour seulement 15 euros/ mois, sans jamais toutefois en devenir propriétaire. La population est mobilisée lors des dimanches rouges pour faire une série de travaux communautaires volontaires pour améliorer les infrastructures de la municipalité. Le développement des infrastructures à été impressionnant dans ce petit village de 2700 âmes dont les rues n’étaient toujours pas pavées au début des années 80! Il compte désormais un pavillon sportif, un superbe parc avec fontaine et exerciseurs publics, une piscine accessible toute l’été pour presque rien, des écoles primaires et secondaires et j’en passe.

Mais ce qui a fait d’avantage le renom de Marinaleda est sa lutte d’une douzaine d’années pour arracher un morceau de terre au Duc de l’Infantada, dont le titre remonte à l’époque de l’Inquisition. En 1991, un peu plus de 1200 hectares sont achetés au Duc par le gouvernement Andalou pour les remettre aux Marinaleños qui les collectivisent et fondent la coopérative el Humoso. S’en est suivie une période de plein emploi où des paysans des villages voisins étaient même appelés en renfort pour suppléer les manques de main d’œuvre saisonniers.

S’arrête ici généralement le récit des médias alternatifs sympathiques au modèle auquel on s’accroche comme à une des rares bouées d’espoir dans cette mer grise du néolibéralisme. Comme vous pourrez le voir dans l’article, il y a une part d’ombre à cette histoire.

Je suis allé y passer quelque temps en janvier pour faire l’expérience de cette utopie appliquée. On a tôt fait de me ramener sur terre. Je savais que le village avait été touché, comme partout, par la récession, mais je me suis vite rendu compte que les défis auxquels il fait face révèlent également des failles propres à son modèle.

Une crise interne et conjoncturelle

Un soir, attablé sur la terrasse d’un bar, j’en ai appris un peu plus sur la situation économique à El Humoso, la ferme autogérée qui fait vivre une bonne partie du village. J’ai discuté avec El Rubio, un paysan d’une cinquantaine d’années qui a été de la lutte pour la terre et qui travaille aujourd’hui comme journalier à El Humoso. Depuis la crise, il ne travaille qu’une centaine de jours par année dans les champs. Comme d’autres, ici, il est d’avis que bien des problèmes s’expliquent par la mauvaise gestion de la coopérative. « À la belle époque, Gordillo a fait embaucher plus de gens que nécessaire. Il faisait même venir des autobus de l’extérieur », m’a expliqué El Rubio.

À son avis, certaines décisions ont été désastreuses, par exemple le fait de planter trop d’artichauts d’un coup. « C’est une culture qui exige beaucoup de main-d’oeuvre, mais elle est fragile. Il faut y aller prudemment, planter 50 hectares une année, 50 la suivante, le temps que ça prenne bien. Mais on nous a fait planter 300 hectares d’un coup et on a tout perdu. » On espérait générer le plus d’emplois possible « pour pouvoir dire que le plein emploi régnait à Marinaleda, que le modèle fonctionnait bien.

« Gordillo a été le pire gestionnaire que j’ai connu! Il est plus motivé par sa carrière politique que par la viabilité à long terme de la coopérative » a conclu El Rubio. El Humoso s’est endetté en période faste, et la coopérative peine maintenant à payer ses travailleurs. El Rubio n’a pas été payé depuis quatre mois! Je lui ai demandé comment il faisait pour survivre. Sera-t-il payé? Jusqu’à présent, il n’a été payé. En attendant, il dit qu’il se débrouille. Il habite chez son père pour faire des économies.

Au moins, puisque la propriété est collectivisée, les coopérants se répartissent le temps de travail pour assurer l’accès à des prestations de chômage au plus grand nombre de villageois. Lorsque j’ai demandé à El Rubio s’il était prêt à témoigner devant une caméra, son regard a changé, est devenu triste, humilié. « C’est un petit village, tu sais. » Je n’ai pas insisté pas. Je me suis rappelé qu’il ne comptait que 100 jours de travail, à peine assez pour toucher les maigres indemnités de chômage. Il ne peut se permettre aucun risque, puisque Gordillo, en bon « messie », contrôle et distribue de sa main même les fruits du modèle collectiviste.

Les difficultés de Marinaleda ne sont pas uniquement économiques

Le maire admet volontiers certaines limites du modèle égalitaire de El Humoso. Selon lui, le manque d’incitatifs à l’effort nuit à la productivité. Il faut pourtant bien compétitionner avec les entreprises capitalistes. Le modèle des services publics généreux et presque gratuits est aussi difficile à maintenir pour ce village à l’économie fragile. La récession et les nouvelles politiques d’austérité exacerbent les failles du modèle, au point où le conseil municipal a été contraint de privatiser l’eau.

Filipe, un militant anarchiste qui a fait ses classes dans les luttes du village, n’a pas digéré cette décision. « Ça se prétend communiste et ça privatise quelque chose d’aussi essentiel que l’eau, sans même faire adopter la décision en assemblée! » Il en a d’ailleurs contre ce qu’il considère être un simulacre de démocratie. « C’est le maire qui convoque les assemblées, à sa discrétion, les points à traiter ne sont pas diffusés d’avance et il est le premier et le dernier à parler. » Il y a, selon lui, un gros manque de transparence. « Qu’on nous montre les états financiers! On est tenus dans l’ignorance. S’il y a des problèmes financiers, qu’on nous laisse débattre des moyens de les régler, on n’est pas réunis juste pour dire oui à ses propositions. »

Cette concentration du pouvoir n’est peut-être pas étrangère aux problèmes de participation et de relève que connaît par ailleurs le village. Marinaleda semble souffrir d’un paradoxe. Tous les habitants que j’ai rencontrés sont d’avis que le village doit sa lutte et ses acquis au leadership exceptionnel de son Líder Máximo. Cependant, on lui reproche aussi tous les maux du village. Ce vieux révolutionnaire semble se comporter comme si Marinaleda était son projet personnel. Mais son utopie lui survivra-t-elle s’il ne laisse pas les villageois se l’approprier?

Excepté pour le maire, les noms ont été modifiés pour protéger l’identité des villageois.

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