Le père, la chaise et la poésie

Le père, la chaise et la poésie

8 novembre 2016 par 

Laurence Veilleux, Amélia, Poètes de brousse, 2016, 68 p

J’ai peur de ce que je dis. J’attends que la lumière se jette sur mes lèvres

– Laurence Veilleux

 

Amélia, une brisure. Les mots explosent, sauvages à toute tentative de civilité. Violence du secret. Beauté de l’aigu. Les oreilles me résonnent alors que je referme les pages du nouveau recueil de poésie de Laurence Veilleux. « J’ai peur de ce que je dis / j’attends que la lumière se jette sur mes lèvres / pour me blottir / dans le ventre de l’ourse »

Sa maison d’édition Poètes de brousse dit vouloir « écouter le talent brut, […] l’amener à sa pleine grandeur pour qu’il puisse, à son tour, passer le relais et changer la vie. » Pari réussi, avec la poète logée aux vents de Rimouski, qui fait preuve d’un talent indiscutable. Déjà, son premier recueil, La Chasse aux corneilles, paru en 2014, avait reçu les honneurs de la presse, ainsi que le prix de la relève artistique du Bas-Saint-Laurent en 2016. Hugues Corriveau, dans Le Devoir, l’annonçait alors comme « une nouvelle voix poétique, intense, radicale et d’une grande pertinence ». Une radicalité intime qui continue d’ouvrir les consciences avec Amélia. À l’instar de Josée Yvon, la poésie de Laurence Veilleux semble dénoncer l’oppression sociale par des images puissantes, sombres et lumineuses.

Entre chaque mot, les non-dits sont mis à nu, tendant un fil ténu entre Amélia et nous. Entre le fragile et l’hostile. L’animal et le féminal : « je suis l’animal qui gruge sa patte au piège / c’est interdit de me toucher le ventre. » Le ventre de la femme, celui de la forêt, est traversé de douleur sans que pourtant il ne s’efface de la vie. « Comprends bien / je peux tout traverser / un jour mon corps s’est renversé sur lui-même / le chant des hommes plissé sur mes seins »

Étourdissant recueil dont le processus de création est lui-même poésie. Ainsi Laurence Veilleux raconte : « J’ai commencé à écrire à l’hiver 2015. Je n’avais pas d’idée précise en tête, je voulais parler des femmes. C’est devenu plus que ça. En février, je suis allée dans une brocante. En entrant, mes yeux ont frappé une chaise, une petite chaise en bois à trois pattes. On m’a dit que c’était une accoucheuse. Je suis partie avec. Je l’ai appelé Amélia. J’avais peur d’elle. Et je suis devenue folle de ce nom, Amélia. De cette chaise estropiée. De ne pas savoir si des femmes ont crié naissance dessus ou pas. Amélia est devenue ce personnage, cette fille prise dans les bois, hors du temps. » Voilà peut-être d’où cette femme, ce recueil tire toute sa force : il est fait pour que, dans un cri, l’on naisse.

Et puis il y a la trappe. « Je t’apprendrai la pêche / la quête du renard étourdi / il te faut gagner la terre des sages / car la terre te rendra libre » Depuis les sentiers du bois, Amélia répond à une promesse de l’auteure : honorer le travail d’écriture de son trappeur de père. « Son livre était important pour lui. Je lui avais promis d’essayer de le faire revivre. C’est devenu une espèce de guide de trappe en sens inverse : comment se sortir du bois, comment ne pas mourir, comment ne pas se faire vendre. »

La parution a eu lieu le 18 octobre, suivie d’un lancement le 25 octobre au Quai des Brumes à Montréal, et le 4 novembre au Bien, Le Malt à Rimouski. Une lecture à ne pas manquer. Rien d’éphémère dans la poésie de Laurence Veilleux. Elle nous touche, et pour longtemps. Un texte, des fragments, une ligne de conduite, la ligne sauvage d’une silhouette de femme qui vous enlève toute hésitation à vivre. Amélia. 

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