Pokémon Go ou le piège de la « réalité augmentée »

Pokémon Go ou le piège de la « réalité augmentée »

20 septembre 2016 par 


« Les Américains de mon âge, les boomers ou les plus vieux, jouissaient d’une sorte de jeu libre et naturel qui semble, à l’époque des ’’enfants-pagettes’’, de la messagerie instantanée et de Nintendo, comme un artifice pittoresque. En l’espace de quelques décennies, la façon dont les enfants comprennent et vivent la nature a radicalement changé. La polarité de la relation est inversée. Aujourd’hui, les enfants sont conscients des menaces mondiales pour l’environnement, mais leur contact physique, leur intimité avec la nature, dépérit. C’est exactement le contraire de la façon dont j’étais lorsque j’étais enfant. »

 – Richard Louv,
Last child in the woods

 

Cette journée estivale s’annonçait splendide, pleine de promesses; elle fut l’occasion d’un moment de grâce. Lors d’une descente improvisée de la rivière Matane, nous avons eu le privilège d’admirer un pygargue à tête blanche, aussi surnommé aigle des mers, surplombant notre embarcation de fortune. Nos yeux, mais tous nos sens en fait, ne pouvaient y croire. Ce n’était pas un Ninjask, un Scorvol, un Tritosor ou un vulgaire Pikachu, personnages du populaire univers des Pokémon! Non, la créature qui nous offrait un tel spectacle était plutôt l’un des plus grands oiseaux de proie au pays dont la survie est aujourd’hui menacée. On estime en effet qu’il ne resterait plus que 50 couples nicheurs sur tout le territoire québécois.

La beauté de cette scène, la rareté de ce vol plané rendaient l’événement improbable, inoubliable. Nous étions pour ainsi dire médusés, tétanisés. Pour les Amérindiens d’ailleurs, cet animal-totem et sacré est un messager spirituel des dieux symbolisant l’état de plénitude auquel on peut accéder par un dur labeur et une compréhension équilibrée du monde. Par son regard perçant, l’aigle se montre pour eux comme la métaphore du pouvoir personnel.

Cette rencontre du troisième type fut également pour moi l’occasion de réfléchir à l’emprise et à l’omniprésence de la technologie dans notre époque désenchantée. En me laissant porter par le flot de la rivière que les saumons remontent depuis des siècles pour y frayer, je réalisai que ces derniers portaient peut-être, eux aussi, un message codé à me transmettre : il peut parfois être nécessaire de nager à contre-courant.

Casques de réalité virtuelle, Pokémon Go, applications téléchargeables à l’infini sur iTune, explosion des réseaux sociaux, pas une semaine ne s’écoule sans qu’une nouvelle technologie numérique fasse son apparition dans l’espace de nos vies de plus en plus « virtualisées ». C’est que nos sociétés de gadgets recèlent des trésors d’ingéniosité pour nous convaincre du besoin essentiel que représentent ces innovations, mais qui ne servent en fin de compte, nous l’oublions trop souvent, qu’à alimenter une machine néolibérale de plus en plus psychopathe et en guerre contre le vivant.

Pokémon Go, cette nouvelle saveur du mois, n’est qu’un exemple parmi d’autres illustrant que nous vivons désormais par procuration dans une sorte de bulle, en exode dans un univers parallèle où chercher refuge. Sans tomber dans la technophobie réactionnaire, force est d’admettre que l’ampleur du phénomène dépasse l’entendement. Le cinéaste Oliver Stone l’a même qualifié de nouveau totalitarisme tellement l’application de la marque Nintendo est intrusive pour la vie privée et contribue, par la bande, à créer les conditions d’une « société robot ». Comme il l’affirme, « ce jeu représente un nouveau stade dans l’invasion capitaliste de la vie privée. »

Une légion de cyberzombies arpente désormais notre espace urbain (plus de 15 millions d’adeptes) scotchés à leur iPhone, chassant des créatures imaginaires au moyen de leur avatar. Le jeu suscite un tel engouement – d’ensorcellement pourrait-on dire – qu’un ami suggéra ironiquement de créer une application (Animal Go) permettant de repérer des animaux sauvages afin de susciter à nouveau l’intérêt pour la Nature! Le propos mérite qu’on s’y arrête. Ce monde numérique dont on nous chante les louanges permet-il véritablement « d’augmenter » la réalité ou nous conduit-il plutôt vers une fuite progressive, à un isolement quasi complet de l’essence des choses? Loin de nous ouvrir, cet univers superposé ne risque-t-il pas au contraire de restreindre notre champ de vision et nos perspectives de réflexion au point de nous entraîner dans un processus de déracinement de notre habitat véritable et d’une pensée incarnée?

Plusieurs penseurs de la technologie (Ellul, Heidegger, Arendt, Jonas, etc.) avaient aperçu ces périls en nous indiquant que ce qui pointe ultimement derrière la toute-puissance technique et notre fascination pour elle est un oubli fondamental de l’Être, une dissolution progressive de la Nature désormais purement objectivée réduite à un simple décor, à un réservoir de stock à extraire au plus vite afin d’éviter que les bourses folles du monde ne s’enfoncent davantage. Tout se passe en fait comme si un système idéologique impersonnel, muni d’un arsenal propagandiste sans pareil dans l’histoire de l’humanité, s’employait à travers un divertissement abrutissant à nous extraire du monde réel, qui s’offre pourtant à la contemplation désintéressée et à la découverte gratuite.

À l’heure de la sixième extinction massive, au moment même où les bélugas du Saint-Laurent lancent leur chant du cygne, pendant qu’une grande partie des espèces sauvages glisse chaque jour vers le néant et à l’instant où l’époque bascule dangereusement sur le plan politique, il est plus que temps de redevenir présent au monde. Au lieu de cela, nous nous laissons hameçonner par toute une industrie qui fait de nous – l’espèce soit disant le nec plus ultra de l’évolution – ses pantins écervelés, inconscients du grand effondrement qui s’amorce sous nos yeux.

La réflexion fondamentale et la révolution intérieure auxquelles nous sommes conviés de toute urgence pour la suite du monde est donc la suivante : serons-nous entraînés à nos dépens et à nos corps défendant vers l’avènement d’un nouveau paradigme technologique aliénant et totalitaire? Assisterons-nous, impuissants, à l’échec total de notre civilisation ou aurons-nous au contraire le courage et la clairvoyance de nous « réenraciner » de manière mesurée et humaine dans le seul espace habitable pour tous, et cela évidemment, sans le secours d’aucun Pikachu? 

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