L’extractivisme, encore ?

L’extractivisme, encore ?

21 septembre 2016 par 

Gaspé, Ristigouche, Cacouna, maintenant la ZEC du Bas-Saint-Laurent : les conflits se suivent et se ressemblent dans l’Est-du-Québec, opposant souvent entre les projets des entreprises du secteur pétrolier et l’avenir des communautés territoriales, aux bases économiques et aux ressources limitées. Or, les débats publics nationaux réduisent ces enjeux à des termes simples (développement contre environnement, bénédiction des ressources contre maladie hollandaise), où l’avenir des territoires est le plus souvent subordonné à des impératifs globaux – d’autant plus transcendants qu’ils sont définis ailleurs (changements climatiques, indépendance énergétique, finances publiques). Malgré leur part de vérité, il n’est pas sûr que les débats québécois ou canadiens soient les mieux équipés pour aborder la question dans toute son ampleur. Un détour vers l’Amérique latine est éclairant : confrontée à un développement déséquilibré par le poids des ressources naturelles, elle a suscité de nouvelles hypothèses. Abordées dans quelques ouvrages récents, ces analyses apparaissent en mesure de renouveler une part des débats nationaux – plutôt que de les prendre à la pièce.

Le développement des ressources : sur la route, encore...

Divers écrits mettent en avant la notion d’extractivisme pour penser le développement lié aux ressources au Québec. Issue de la pensée progressiste latino-américaine (Eduardo Gudynas, Maristella Svampa), cette notion a été forgée pour rendre compte des logiques économiques expliquant les désillusions face aux politiques de gouvernements pourtant alliés. Luttant contre le consensus de Washington, ces forces ont pris le pouvoir pour mettre en place des politiques sociales véritablement ambitieuses. Leur financement a impliqué la prise en main d’une part de la vie économique : l’exploitation des ressources naturelles est désormais plus contrôlée par les pouvoirs publics (création d’entreprises publiques, contrôle des impacts environnementaux et sociaux, hausse des redevances). Bref, tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes – ce dont témoigne le soutien d’une partie des intellectuels critiques occidentaux (notamment David Harvey). Malheureusement, même si ces politiques sociales ont sorti des millions de personnes de la pauvreté, ce ré-encastrement de l’économie dans la société a produit une intensification des activités extractives et de la pression qu’elles exercent sur les communautés locales, notamment indigènes. C’est pour saisir ce paradoxe magistral que Gudynas utilise la notion de néo-extractivisme : sous une forme « bienveillante » garantie par l’État, le vieil extractivisme a mis fin à ses pires excès (le pillage des ressources nationales) pour mieux perdurer – au prix du sacrifice des populations des espaces ressources. La route du développement par les ressources a donc des barrières de sécurité, mais elle mène au même endroit, sans vraiment concerner ces populations locales. Et c’est au nom de ces oubliés du développement que parle Gudynas : il refuse de négliger, au nom des agrégats macroéconomiques nationaux, ces communautés qui implosent sous la pression des grands projets extractivistes.

Le développement des ressources : sur la carte, encore...

Avouons-le d’emblée : selon la littérature, le Canada n’est pas comparable à ces pays qui ont une vie économique reposant substantiellement sur le secteur primaire (32 % du PIB du Venezuela en 2011) ou qui connaissent des violences politiques manifestes (Bolivie). Toutefois, dans certaines provinces canadiennes (Terre-Neuve et Labrador, Saskatchewan), les secteurs extractivistes représentent plus de 35 % du PIB en 2011. Au Québec, les secteurs extractifs représentent 7 % du PIB... mais bien plus dans ces régions dites « ressources », supposées vivre des investissements combinés de l’État québécois et des entreprises multinationales (ou ces petites entreprises « made in Quebec », en attente de rachat). Ici, l’extraction des ressources est une vieille affaire, débutant avec la morue gaspésienne (épuisée), continuant avec la forêt bas-laurentienne (pillée) et renaissant aujourd’hui avec les hydrocarbures (proclamés respectueux des meilleurs standards). Ce faisant, l’Est-du-Québec revient sur la carte du développement : considérée comme « inacceptable » dans la vallée du Saint-Laurent (gaz de schiste), l’exploitation des hydrocarbures, conventionnels ou non, est décrétée acceptable dans l’Est-du-Québec comme sur Anticosti par des gouvernements dont l’inaction prive les communautés locales des leviers politiques nécessaires pour limiter la primauté du régime minier. Dans ces conditions, les débats nationaux peuvent défendre l’environnement ou le développement, le fait demeure : les règles du développement gaspésien et bas-laurentien d’aujourd’hui ont été édictées il y a des décennies entre les élites politiques de Québec et les élites économiques de Montréal – et cela n’a pas tellement changé. Certes, il y a eu la Révolution tranquille, l’État-providence canadien et la Charte des droits et libertés – toutes ces mesures qui ont transmué l’État colonisateur en État bienveillant, et l’extractivisme brutal en sympathique néo-extractivisme... Mais la grande leçon de ces décennies pour les communautés locales reste celle du BAEQ : bâtis sur leurs ressources naturelles, le Québec et le Canada n’ont jamais jugé bon de confier leur développement aux communautés locales.

En Amérique latine comme au Québec, les communautés sont bien placées pour le savoir : le « néolibéralisme » est moins une affaire d’opposition entre « marché » et « État » qu’une offensive menée par les (grandes) entreprises auprès des (petites) communautés. Il importe certes que l’État soit bienveillant (et d’autant plus face à un capitalisme qui, lui, ne l’est pas souvent); mais il importe surtout que les communautés soient les sujets de leur développement. À une autre époque, certains parlaient de Dignité.

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